Par Florent Kretz - publié le 15 octobre 2008 à 09h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 18h37 - 0 commentaire(s)
S’il est certain que les aficionados les plus acharnés du maître se seront déjà procurés ce Meurtre au 43ème étage sous la bannière de la collection Twisted Terror éditée par Warner l’année dernière, la patience des autres se verra enfin récompensée puisque l’éditeur sort enfin la copie de ses cartons. Copie exacte de l’exemplaire disponible outre-Atlantique, son arrivée va permettre à beaucoup de découvrir ce travail confidentiel du grand John Carpenter et nous donne l’opportunité de nous pencher sur une période prolifique mais aussi, paradoxalement, de flottement du futur réalisateur culte. Ou comment, en l’espace d’une année, le jeune cinéaste a décidé d’intégrer le cursus difficile du cinéma indépendant.



Meurtre au 43ème étage, dont le titre original est sans doute plus évocateur -Someone’s watching me-, possède un double statut amusant. D’une part, il est l’un des travaux du maître qui aura été le plus vu mais surtout il correspond à la pièce la plus oubliée de sa filmographie ! Pourquoi ? Pour la simple raison que derrière ce titre alléchant se cache une œuvre de jeunesse doublée d’un téléfilm diffusé à une heure de grande écoute le 29 novembre 1978 sur la chaîne NBC. Totalement inédit par la suite à part lors de quelques diffusions anonymes, le film du tout jeune Carpenter restera dans les archives de la Warner durant de longues années jusqu’à ce que, magie du commerce de DVD oblige, la maison de production se décide à fouiller dans ses annales… Ressorti au milieu d’un vieux Oliver Stone (The Hand) et d’un Craven (L'amie Mortelle), l’objet télévisuel aura donc connu les joies d’un recadrage et d’une présentation comme une œuvre filmique rare retrouvée… Une certaine ironie puisqu’il ne s’agit en aucun cas d’un long métrage destiné aux salles obscures, proposition initiale de Carpenter à la production mais aussitôt recalée. Car à l’époque, le cinéaste ne rêve que de cinéma en panoramique, de films remarquables et extraordinaires comme ceux qu’il chérissait lorsqu’il était plus jeune. Malheureusement, et quoi qu’on en pense, le début de sa carrière ne sera pas aussi rose que ce que la légende laisse supposer.



Après un premier travail remarqué et sur lequel il était intervenu de manière polyvalente en 1970 (La résurrection de Bronco Billy : co-scénariste, chef opérateur, monteur…), suite à un premier long métrage scolaire qui, par une entourloupe juridique, se verra offrir une sortie salles et connaîtra une reconnaissance d'estime (Dark star), Carpenter ne réitère pas ses exploits précédents. Ou tout du moins, son film suivant ne sera pas tout de suite reconnu comme une réussite : malgré une implication incroyable, une mise en scène classique mais innovante et une approche réellement intéressante du medium, le jeune cinéaste se voit boudé par l’ensemble du public américain. Nous sommes fin 76 et Assaut ne parvient pas à trouver son public qui dénonce une vision soi-disant rétrograde. Seuls les britanniques trouvent leur compte dans cet hommage au Rio Bravo de Hawks et sollicitent le réalisateur et sa productrice Debra Hill à faire le déplacement en Europe. Découvrant les paysages grands-bretons, le metteur en scène continue à divaguer sur de futurs projets potentiels mais finalement, les réminiscences de l’échec de son bébé étant bien présentes, décide d’abandonner pour le moment l’histoire que lui inspire le brouillard planant au dessus de la Tamise. Bien décidé à devenir un jour un réalisateur reconnu, il vire ses idées utopistes qu’il se faisait du milieu et se met en tête d’arriver à son but par des voies détournées. Ainsi, il rentre sur Hollywood et commence à sacrifier quelques unes des histoires qui fourmillent en lui, devenant ainsi un scénariste assez apprécié à cette époque. Son titre de gloire durant cette période sera sans conteste la vente du script de Les Yeux de Laura Mars qui offrira au nom Carpenter une meilleure réputation dans les studios que celle de jeune auteur à l’ambition prétentieuse. Potassant quelques projets tels que la comédie romantique Zura Beach ou le western Blood River pour lequel il rencontre son idole John Wayne, il vivote durant quelques mois, pondant à la chaîne des scénarios qui ne seront parfois adaptés que plusieurs années après leurs rédactions.


Carpenter garde pourtant bien en tête son désir profond qui consiste à mettre en scène. Ainsi, il rédige les grandes lignes d’une histoire basée sur le voyeurisme et faisant référence aux œuvres hitchcockiennes, et le propose. Si le script plaît, les producteurs et le scénariste se voient très vite en désaccord : Warner désire que le produit se destine à la télévision, pensant que le sujet coïncide avec les enquêtes d’un certain Columbo qui sévit depuis quelques années, et Big John, lui, veut à tout prix qu’il s’agisse d’un long métrage pour une sortie nationale. C’est lors de cette aventure qu’il apprendra pourtant les règles du métier : le programme sera un téléfilm et diffusé sur une chaîne quelques mois plus tard. Le cinéaste met donc sa fierté dans sa poche et négocie tout de même la possibilité de le réaliser. La chose lui étant accordée, il se rendra vite compte que le tournage d’un simple téléfilm pour des studios peut être beaucoup plus rude et compliqué que celui d’un petit remake westernien. Se pliant aux nouvelles mesures, Carpenter profitera de cet épisode pour découvrir la rigueur d’un vrai tournage et les contraintes qu’impose une vraie organisation. Premier point à revoir ? Depuis toujours, il travaille son sens du cadre au travers une vision véritablement cinégénique et le voilà contraint de devoir s’adapter à un format plus réduit qu’est le 1.33. Devant revoir l’ensemble de ses prévisions de plans dans un cadre réduit et plus « carré », il rencontre bientôt de nouveaux problèmes. Avant il devait prendre à bras le corps les contraintes sur un film comme Assaut et trouver des solutions dans le calme, maintenant c’est une foule de professionnels qui s’activent et qui réclament des directives. Devant se montrer plus énergique, plus rapide et perdant le libre arbitre artistique qu’il avait sur ses précédentes productions, il complète au sein des studios situés à Burbank la formation qu’il avait eu à l’USC. Limité dans sa marge d’erreur, il tente de se montrer à la hauteur et se retrouve véritablement confronté aux aléas des studios et des machines budgétaires.



Remplissant la commande haut la main, il maintient le cap grâce à son travail avec ses comédiennes. Si sa collaboration avec l’ancienne mannequin Lauren Hutton s’avère être une tache agréable (celle-ci acceptant toutes les modulations du personnage), Carpenter trouvera un certain soutien auprès de la jeune Adrienne Barbeau, le second rôle féminin qui deviendra sa femme quelques années plus tard. Répondant assez justement à la commande et signant un film, comme prévu, très inspiré par Sueurs froides ou Fenêtre sur cour, le rebelle assagit y va tout de même de quelques élans grinçants dans son script et n’hésite pas à pousser à bout les situations. A ce titre, Meurtre au 43ème étage est une véritable réussite : tenu par une main adulte et maîtrisant parfaitement son sujet, le cinéaste expérimente et parvient même à offrir quelques scènes franchement impressionnantes et à la modernité improbable pour un téléfilm désiré par les financiers comme inoffensif. En témoignent quelques rebondissements à la teneur vicieuse surprenante et des scènes au suspense que le maître britannique n’aurait pas renié… Gageons que si le programme se révélera seulement agréable pour les néophytes de Big John, il sera un pur bonheur pour les amateurs qui retrouveront dans quelques plans et situations les bases d’une narration qu’il transcendera quelques semaines plus tard. Désireux de travailler un maximum et de s’extirper du système qui lui laisse un goût amer dans la bouche malgré les bénéfices indéniables apportés, il acceptera de réaliser un petit film d’horreur : Halloween ! Car c’est bien dans ce Someone’s watching Me que l’on retrouve quelques expérimentations propres au cinéma de Carpenter. Une œuvre mineure certes mais qui fait la passerelle idéale entre un film comme Assaut et la nuit sanglante du père Myers.



Plus prolifique que jamais, il embrayera dès Halloween terminé sur un autre téléfilm basé sur la vie du King et sur lequel il rencontrera son complice Kurt Russell. Mais cette fois, il saura à quoi s’attendre avec le système des Majors… Meurtre au 43ème étage est donc un petit bijou aux réelles qualités cinématographiques, une pièce rare mais pourtant indispensable puisque caractérisant l’instant T qui poussera l’un des cinéastes les plus retords et rebelles du genre à quitter la sécurité des grosses productions pour mieux se concentrer sur l’auteurisme et l’indépendance. Une chance pour nous de pouvoir redécouvrir ce joyau sur lequel on fait généralement l’impasse…

Florent Kretz
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