A sa manière,
Musa La princesse du Désert impose définitivement au tournant du vingt-et-unième siècle la Corée du Sud parmi les principaux pôles névralgiques du cinéma international. Outre son budget pharaonique pour le pays, c'est avant tout une gageure prodigieuse que de faire un film avec les plus grands artistes coréens du moment, qui sont devant et derrière la caméra. Le film apparaît comme le fleuron d'un cinéma coréen foncièrement moderne et populaire qui cherche à brasser le plus large public à l'intérieur et en dehors de ses frontières, et ce malgré une violence des plus crues. Réunissant quelques-uns des plus grands noms comme Zhan Xia, le producteur d'
Adieu Ma Concubine, Shiro Sagisu responsable en partie du score de l'animé Evangelion, ou encore la superbe Zhang Ziyi (
2046,
Le Secret des poignards Volants,
Tigre et Dragon, Mémoires d'un Geisha)… Bref que du beau monde !
Le film retrace les luttes guerrières des seigneurs de la Chine au 14ème siècle et sa dimension épique rejoint celle du tournage qui s'est étalé sur plusieurs mois, avec un budget dépassant les 8 millions de dollars et obligeant l'équipe du film à traverser la Chine sur près de 10 000 km pour les besoins de prises de vues. Une véritable machine de guerre qui a tendance, dès les premières minutes, à mettre en avant la forme au détriment du fond. On peut ainsi considérer le film comme proche d'un animé médiéval version live tant la dimension esthétique prend le pas sur le propos à consonance patriotique, voire nationaliste. Mais cela serait trop injuste et restrictif au vu du travail colossal qui est distillé en filigrane tout au long du film.

Les nombreux combats et autres séquences de bravoure immodérée sont d'une incroyable flamboyance, certes trop souvent cadrées en plans serrés et délaissant le plan d'ensemble. Pour autant, un tel procédé déploie un souffle proprement homérique, où la grandiloquence des combats prend véritablement toute son ampleur pour un film asiatique. Le spectateur peut parfois se sentir perdu, désorienté, mais ce n'est que pour coller au plus près de ce que peuvent ressentir les guerriers en plein champ de bataille. Le film rassemble presque toutes les figures de style en vigueur : des ralentis hallucinés, des bruitages clinquants, des joutes sanglantes et barbares, des combats au sabre sur esthétisés et ampoulés qui ne desservent toutefois jamais la dynamique des combats. Ceux-ci sont accompagnés par le magnifique score de Shiro Sagisu qui insuffle au film une atmosphère riche et dramatique sans jamais se laisser dépasser par la mièvrerie, ni la facilité. La prédominance des cuivres est surprenante mais, au final, elle rentre en parfaite adéquation avec la dynamique des combats, laissant de côté les sempiternels violons pour une approche bien plus moderne. Certains thèmes endiablés font renaître certains passages cultes de combats entre les Eva et les anges d'Evangelion. Transposé ici dans un tout autre univers, le style de Shiro Sagisu fonctionne avec autant de magie.

Le format cinémascope rend encore plus immersive l'atmosphère étouffante du désert et renforce l'action dans des prises de vues en décor naturel au milieu desquelles les protagonistes s'affrontent, vêtus de somptueux costumes. Une alternance de figures de style éculées entre mouvements accélérés et ralentis, jeu avec les effets des gouttelettes d'eau, gerbes de sang et autres qui contribuent à imposer des duels magnifiés. Ce traitement parfois radical procure au film une dimension presque baroque par son approche des batailles surchargées d'émotions brutes ; cela pourrait en lasser plus d'un, non aguerri à ce jusqu'au-boutisme esthétique. Ces affrontements sont à la fois très brutaux, à la manière d'un
Braveheart avec ses corps tronçonnés, décharnés, ses membres brisés, ses têtes ensanglantées, agrémentées de lacération et autres gerbes de sang, et traités de manière très esthétique, proches de tableaux vivants où l'œil est subjugué devant tant de beauté formelle. De cette beauté de la forme naît une tension et un dynamisme propre aux grandes épopées lyriques où le combat guerrier furieux et sauvage prévaut. Plus proches des clichés angoissés et angoissants que de véritables percées en plein cœur, les affrontements qui traversent l'ensemble du film occupent trop les devants de la scène par rapport au scénario, ce qui amoindrit la trame narrative et le caractère immersif du film. La réalisation a tendance à trop s'enfermer dans un exercice de style qui confine parfois à l'overdose.
Le postulat historique a tout pour plaire : le spectateur est plongé dans la Chine du XIVe siècle où les seigneurs de guerre mongols, chinois et coréens se partagent un continent dévoré par des luttes fratricides. Trois peuples sont ainsi déchirés pour le pouvoir hégémonique : un brassage ethnique qui insuffle une complexité particulière au film. La dynastie Ming succède à celle des Yuan grâce à un coup d'état à l'encontre du seigneur mongol qui se déroule dans la violence et le chaos le plus total. Ayant régné 90 ans sur la Chine, les Yuan perdent "le mandat du ciel" et sont donc repoussés hors du territoire, à l'extrême nord de la grande muraille. Encore sous les ordres du mémorable Gengis Khan, les Yuan cherchent à résister à tout prix et décident d'enlever la princesse Ming, la superbe Boovong. Parallèlement à cela, en Corée, le meurtre de l'ambassadeur Ming crée un profond bouleversement entre les deux pays. Le nouveau roi coréen envoie donc deux groupes de négociateurs à Pékin afin d'apaiser la discorde en cherchant à sceller un traité de paix. Mais ils vont être pris à parti rapidement et ils vont subir les assauts des mongols et des chinois. Ils perdent leurs précieux chevaux alors qu'ils sont en plein désert. Accusée à tort d'un crime qu'elle n'a pas commis, la délégation va entreprendre un périple dont les membres reviendront profondément changés. Les soldats et les diplomates coréens exilés dans le désert ne survivent que dans l'espoir de rentrer chez eux. Le convoi est mené par le jeune général Choi qui est amené à rencontrer une belle princesse Ming enlevée par les Mongols, ce qui va sceller leur destin. Il ne faudra que peu de temps pour que la princesse Ming, la capricieuse Booyong à la beauté glacée, et le jeune Choi, rude et impétueux, tombent amoureux, ce qui bien évidemment leur attira plus d'ennuis qu'il n'en faut. Un amour qui se retournera contre lui, menacé par les Yuan. Acculé, il est contraint de choisir entre abandonner sa bien-aimée ou mourir à ses côtés : le début de nombreuses péripéties qui vont mener à un bain de sang salvateur pour les uns, funeste pour les autres.

Cependant, on pourrait reprocher au réalisateur de ne pas réussir à impliquer le spectateur pleinement au cœur de l'histoire. Car celui-ci table sur un mécanisme scénaristique qui, à force de répétitions, finit par déplaire : attaque du groupe par les mongols, dissensions au sein des coréens, la princesse qui met sa vie en péril, et le sauveur in extremis dans le personnage de l'esclave habile guerrier. De plus, le titre original de
Musa le guerrier devient
Musa la princesse du désert, une variante symptomatique du regard européanisant sur une Corée du Sud en plein boom cinématographique à l'aune du XXIème siècle. Pour plaire au public européen, on cherche à mettre en avant la star Zhang Ziyi au détriment des autres grands rôles masculins qui sont pourtant bien plus importants à l'écran. Son image de princesse reste bien sage à l'inverse des personnages qu'elle a déjà incarné dans Legend of Zu ou dans
Tigre et Dragon. Un mal pour un bien pour cette beauté glacée et capricieuse, ce qui n'entache en rien la qualité générale du film.
La production design est tout simplement superbe grâce à Hou Ting Xaou (Directeur artistique), mais aussi à Shin Chae Ho (Chef maquilleur) et à Tae Hoon (Responsable infographiste) qui ont tous œuvré en symbiose. La qualité et le soin apportés aux costumes, aux maquillages, ainsi qu'aux armes des différents soldats sont impressionnants. Rarement, on a vu un tel degré de réalisme : celui-ci permet de différencier les mongols, les coréens et les chinois d'un coup d'œil. Le genre médiéval épique inspiré du hong-kongais Wu-Xia Pian est matérialisé à l'image avec beauté.

Musa rend inévitablement hommage à nombre d'événements historiques ainsi qu'aux traditions des arts martiaux habilement mis en scène par le maître Jung Doo-Hong, la dramaturgie du scénario mettant en avant la tragédie profondément humaine à laquelle on assiste impuissant. On peut par moments ressentir un certain désarroi dans ce désordre cloisonné par des protagonistes d'origines ethniques et d'orientations idéologiques très différentes, ce qui pour autant enrichit le propos du film et insuffle une dimension historique et humaine hors du commun. Cela brouille quelque peu la donne par rapport à un manichéisme convenu auquel on pouvait s'attendre avec un "block boster" coréen comme
Musa La princesse du désert. Chacun des protagonistes possède en lui sa part de bien et de mal, qui sont toutes deux justifiables et ne remettent jamais en cause l'attachement du spectateur ni le crédit du personnage. Brassant des valeurs propres au genre comme le courage, la dignité humaine, la croyance aveugle en ses maîtres, etc., le film s’inscrit dans la droite lignée de ces grandes épopées. Et le réalisateur fait véritablement vivre le moindre de ses cadres en cherchant à tirer au maximum la profondeur de champ offerte par les nombreux décors naturels. On peut parfois y voir un hommage caché aux œuvres de western sanglant de Pekinpah ou de Kurosawa.
Au final,
Musa La Princesse Du Désert présente le bien beau visage d'une industrie cinématographique coréenne offrant une de ses premières grandes fresques épiques sur grand écran. Les superproductions
An Empress And The Warriors ou Warlords prévus courant 2008 en sont les dignes successeurs, et semblent être de véritables bombes en puissance.