Tous les films de Nacho Cerda, réal toqué à la fois discret et minutieux dont les inspirations se révèlent proches d’un Cronenberg à son meilleur (c’est-à-dire attiré de manière égale par l’horreur, le fantastique et l’expérimentation) sont hantés par la mort. Maladivement. Construits comme des purgatoires. Obsessionnellement. Avec tout plein de personnages déphasés (nécrophile, doux rêveur, amoureux), coincés entre vie et mort, réalité et fantasme, quotidien glauque et utopie illusoire. Dans leur genre (fantastique, gore, macabre, érotique, spirituel), ces trois courts-métrages (
The awakening, Aftermath &
Genesis) constituent rien de moins que des objets de cinéma fichtrement puissants. Réservés toutefois à un public averti.
Faisons simple: le coffret dvd spécial Nacho Cerda regroupe des opus uniques en leur genre, fascinants pour les zozos cinéphiles, vomitifs pour ceux qui sont à cheval sur la morale. Résumons: dans
The Awakening, un lycéen ne supporte plus la pression scolaire et fait mine de céder aux bras de douce Morphée. Lorsqu’il se réveille, son professeur (Nacho Cerda lui-même, avec des cheveux, alors sous le prénom Ignacio) et ses camarades sont immobiles, comme figés dans le temps; dans
Aftermath, un médecin cède à ses basses pulsions au contact du corps mort d’une demoiselle décédée dans un accident de voiture; et dans
Genesis, un sculpteur meurtri décide de faire le deuil de sa copine en sculptant son corps selon ses tristes souvenirs et découvre ô miracle que son amour transcendantal a réussi à donner vie à ladite sculpture. Le plus faible de tous est le moins connu:
The Awakening, film d’études underground tourné en 16 mm, à six mains (Nacho avec Ethan Jacobson et Francisco Stohr), gonflé en 35 pour la production, à l’université de Caroline du sud dans laquelle le cinéaste étudiait le septième art. C’est là-bas qu’il a appris (et acquis) les (bonnes) bases pour tourner un (beau) film à petit budget. L’auteur revient d’ailleurs avec beaucoup d’ironie sur ce mystérieux précipité en confessant sans langue de bois dans le commentaire-audio que la scène avec l’ange pourvu d’une montre autour du bras est un signe d’amateurisme calamiteux. Pour l’anecdote, il a même tourné dans la salle de classe qui a servi de décor au
Prince des ténèbres, de John Carpenter. Pas fou, Cerda y a vu un signe du destin. En écrivant le scénario avec Ethan Jacobson, il n’était pas question de traiter de la mort mais du temps qui s’arrête sans savoir où l’expérience les amènerait.
Inconsciemment, il pose les bases de sa trilogie mortifère: le premier volet parle de la mort d’un corps d’un point de vue spirituel (carnaval des âmes); Aftermath aborde la mort physique, celle d’un corps déjà mort dont il ne reste que l’enveloppe corporelle; Genesis propose une vision romantique du deuil où un homme tente de raviver comme il peut le corps et le visage d’une morte. Bien que différents, ils sont unis par un mutisme indispensable, selon le réalisateur, pour évoquer la solitude de chacun face à la mort. Dans
The Awakening, le personnage principal est assailli par des flashs qui le renvoient vers les restes de son passé en épousant la fameuse idée qu’un être voit sa vie défiler avant de mourir. Ce précipité onirique d’environ huit minutes rappelle sans en avoir l’air que Lynch, Buñuel et Svankmajer ne sont pas les seuls à exceller dans le domaine du songe désarticulé et de la folie douce qui contaminent une situation ordinaire. Cette plongée dans un univers mental possède une structure qui s’apparente à un épisode de
La quatrième dimension ou même, à
Carnival of Souls, de Herk Harvey, oeuvre-muse inspiratrice de tout un pan de cinéma fantastique, que Cerda n’a découvert qu’après avoir réalisé
Abandonnée. Le cinéaste se souvient également qu’on avait rapproché son court à
L’échelle de Jacob, d’Adrian Lyne, sorti au même moment, immense radiographie du monde intérieur d’un homme coincé dans les limbes de sa vie compliquée et d’une manipulation discrètement ourdie. Des références pas minces, non.
Mais la réputation de court-métragiste culte vient avant tout de
Aftermath et
Genesis, deux authentiques morceaux formellement maîtrisés où l’amour le plus glacial le dispute au romantisme le plus sanguinolent. Plusieurs liens sont intrinsèques entre les courts-métrages (viscéraux et organiques):
Genesis partage avec
The Awakening la même détermination à stopper le temps pour brouiller les repères temporels: dans le premier, il s’agit de faire renaître un amour passé; dans le second, d’une représentation littérale du purgatoire avec un personnage paumé dans un laps de temps indéterminé, suspendu entre la vie et la mort. On retrouve également ça dans
Abandonnée où l’héroïne voit l’environnement autour d’elle s’affranchir d’une chronologie proprette pour zigzaguer entre traumas d’antan et cicatrices actuelles. La distorsion du temps dans
Aftermath correspond à une déviance, une transgression: faire l’amour à une morte au sens le plus crûment charnel.
Genesis répondra à la même question de manière métaphorique, plus tragique et plus accessible sans se baser sur des images provocatrices. Avec ses murs blancs inhospitaliers et ses dépouillages corporels, l’efficacité de
Aftermath est telle qu’à l’époque, la rumeur grondante voulait que Cerda ait réalisé la vidéo
The Roswell Alien Autopsy. Ce qui est, bien entendu, totalement infondé (il s’en explique dans l’interview disponible sur le site).

Au départ, Nacho Cerda avait l’intention de réaliser un film dur sur le monde de l’autopsie. Au moment de le réaliser, il a la haine: son projet précédent sur le sexe, le cannibalisme et la religion n’a pu voir le jour aux States. Frustré, il retourne en Espagne pour faire un court-métrage en 35 mm avec ses économies. Dans le but de provoquer et de réaliser quelque chose de réaliste, il prend note auprès d’un médecin légiste, rencontre Christopher Baffa – qui a collaboré avec Roger Corman – qui accepte de bosser avec lui gratuitement. A l’époque, ses parents, légitimement inquiets, pensaient qu’il était cinglé et l’ont encouragé à filmer cette histoire de nécrophile. Comme pour se libérer d’un joug. Rassurons toutefois ceux qui n’ont pas pu aller au-delà des cinq premières minutes: une forme de romantisme, du genre sang-pour-sang noir, permet d’échapper à la complaisance potentielle d’un sujet comme la nécrophilie. A la manière de Lynne Stopkewich lorsqu’elle réalise le follement poétique
Kissed. Avec une rigueur obstétricale qui interdit la moindre parole (chez Nacho, tout passe par les regards), le cinéaste dissèque une pathologie en essayant d’être le plus réaliste possible avec, notamment, des effets spéciaux hallucinants (merci la DDT pour ce faux cadavre ultra-réaliste). Ce qui retient l’attention, c’est l’identité visuelle de Cerda qui déploie avec une inspiration sans borne ni concession un style visuel hors du commun. Qui, encore mieux, colle idéalement au sujet casse-gueule. Choquant et dérangeant, certes, mais exercice jamais gratuit.
Construit selon la même logique des morts filmés comme des vivants (et réciproquement), l’organique
Genesis possède, lui, la beauté des natures mortes en plaquant sur une histoire d’amour extraordinaire les codes d’une tragédie annoncée (abnégation, don de soi, folie qui guette). Histoire de montrer que l’amour ne rime pas nécessairement avec romantisme gnangnan et bluette primesautière. Résultat? Une réussite presque apaisée qui montre que Cerda sait faire autre chose que zoomer sur des parties sanguinolentes et raconter des affaires de sublimation. Après ces coups d’éclat, le brave Nacho a mis un temps fou avant de passer au long métrage. L’attente était à son comble (on le pensait sur le projet
Oblivion). Acoquiné avec Karim Hussain et Richard Stanley au scénario faussement classique, il signe
Abandonnée, immense charivari où tous les repères du spectateur sont agréablement bousculés (actuellement dans les salles). Nacho Cerda a forgé sa réputation grâce aux diffusions de ces courts métrages en festival. Un peu à la manière de Douglas Buck qui, lui, a eu envie de réunir ses trois courts métrages en un seul pour les sortir sous la forme d’un génialissime bloc baptisé
Family Portraits. Jusqu’à présent, ses films, qui traquent des angoisses universelles sous le vernis déviant (envie de stopper le temps, envie de faire renaître une histoire d’amour ou de retrouver la sensation de toucher un corps, envie de se perdre pour mieux goûter à la vie) n’étaient visibles qu’en zone 1. Leur sortie parallèle à la bourrasque
Abandonnée se révèle une excellente nouvelle.
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