Quatre nouveaux films disponibles dans la collection Oshima, peu ou pas vus, en disent long sur l’identité morcelée du réalisateur japonais, entre autopsie du désir cru, perte des idéaux et regard pessimiste sur la jeunesse du pays. Ce qu’il y a de passionnant dans le cinéma de Nagisa Oshima, c’est que même ses films les moins connus constituent toujours d’incroyables découvertes pour ce qu’elles renseignent sur le fond (politiquement engagé) et sur la forme (incroyablement stylisée). Les quatre nouveaux films de cette collection possèdent suffisamment d’enjeux et de surprises pour donner envie de les disséquer. Tourné en Scope,
Eté japonais : double suicide est une fable qui, selon le principe de l’allégorie, traite de thèmes (l'amour et la mort) à travers des personnages, voire des archétypes : la femme incarne une sexualité à la fois débordante et frustrée ; et les hommes, le meurtre, la bestialité et le refoulement. Ce qui peut heurter, c’est la paradoxale simplicité des situations, notamment l’absence de caractérisation et de nuance. La mise en scène donne plus d’importance à la manière dont les personnages se déplacent dans l’espace. Les plans fixes annoncent un huis clos à la scénographie théâtrale où la quiétude d’un homme et d’une femme viscéralement romantiques, seuls dans un décor désertique, est perturbée par l’intrusion de yakusas belliqueux. Rapidement, Oshima examine les rapports de force entre des personnages déterminés par des objets, des fonctions et des pulsions. Certains y verront un schématisme, on préférera y voir la nécessité d’être clair, précis et accessible à tous. Cela ne va pas sans quelques compromissions, ni longueurs. Les scènes d’extérieur sont situées au début et à la fin du récit pour traduire la soif d’évasion à travers des lignes de fuite mais aussi accentuer la dimension absurde de Tokyo déshumanisé. Pour donner une idée du résultat avec des références actuelles, on parlerait d’un mélange entre le surréalisme de Kim Ki-Duk, la noirceur ironique du Polanski du
Couteau dans l’eau et la tragédie burlesque de Marco Ferreri. Comme un conte de la folie ordinaire.
Réalisé en 1966,
L'obsédé en plein jour permet à Nagisa Oshima de prouver que le fond (l’histoire d’un homme qui commet des crimes sexuels) est le meilleur ami de la forme (une plongée dans un univers mental avec un travail monstre sur les ombres, les lumières, les cadrages, les enchaînements de plans). Le titre correspond au terme généralement utilisé par la presse nippone pour désigner un tueur en série agissant le jour et la nature du récit est inspirée du parcours d’un tueur ayant violé et assassiné près d’une trentaine de femmes en seulement un an, à la fin des années 50. A l’écran, cela ressemble à une dérive intérieure troublante aux tentations surréalistes, façon André Delvaux paumé au Japon. Au-delà de la dimension crapoteuse, difficile de ne pas louer la puissance esthétique qui émane d’un récit ouvertement métaphorique guidé par les notions de dualité et d’identité. A ce niveau, il peut être rapproché de
Chien enragé, de Akira Kurosawa (1949) dans lequel la frontière entre le bien et le mal était ténue, mise à mal par le contexte sociopolitique d’un Japon ravagé par la guerre. La notion de point de vue est également prégnante, notamment dans une scène assez hallucinante où un pendu assiste les yeux ouverts à un viol dans une forêt (l’horreur du crime couverte par la magnificence du lieu). De toute évidence, la psychologie n’est pas ce qui passionne Oshima. Il est plus intéressé par l’attente, la tension, l’attraction à la fois répulsive et charnelle avant le passage à l’acte entre le psychopathe et ses victimes. Sans que l’on ne s’en rende compte, l’intrigue prend une tournure inattendue dans son dernier tiers. Littéralement, il en résulte un chant d’amour fou que Jean Genet n’aurait sans doute pas renié.
En comparaison,
A propos des chansons paillardes au Japon est sans doute le plus conventionnel des quatre films proposés dans cette nouvelle collection. Principalement parce qu’il fait fi de lyrisme et se révèle très axé sur les préoccupations politiques du cinéaste entre 1962 et 1965 : la place de la Corée dans le paysage Japonais – Oshima ayant d’ailleurs tiré un court-métrage sur un enfant coréen pendant cette période (
Le journal de Yunbogi). A cette époque, il trimait pour la télévision et avait l’opportunité de voyager, notamment en Corée. L’étude anthropologique, a priori barbante sur le papier, ne bride heureusement pas la fantaisie (la scène de sexe dans l’amphithéâtre est un moment gaguesque digne des meilleurs Buñuel). Mais le recours à la démonstration plombe un peu la folie d’un Oshima trop concerné par ses revendications : critiquer la présence US au Viêt-Nam et stigmatiser le nationalisme d’un pays que Oshima a clairement envie de faire cramer (comme le souligne joliment le plan d’ouverture avec une brûlure de cigarette qui s’embrase soudainement sur un fond rouge et prend la forme d'un drapeau nippon). De fait, ses personnages (jeunes ou moins) manquent cruellement de consistance pour générer un attachement durable avec le spectateur. A la décharge générale, cet écueil vient d'une démarche par trop expérimentale : le scénario de
A propos des chansons paillardes au Japon, basé sur une étude sommaire des comportements, s’est construit au moment du tournage avec la complicité des acteurs amateurs et du producteur très courageux. Il faut prendre ça comme un défi. On se console avec les moments intermittents d’ivresse et de chants qui évoquent une forme d’hédonisme. On est loin de la théorie et ce n'est pas plus mal. En se projetant, on peut voir cette expérience comme l’ancêtre des fictions alcoolisées d'un Hong Sang-Soo (
Night and day) qui... est coréen.
La "curiosité pour cinéphile" reste
Le retour des trois soûlards, film peu ou pas vu du tout, qu’il faut considérer comme une comédie burlesque à connotation politique (et non pas l'inverse). Dans les premières scènes, trois étudiants mus par l'insouciance profitent des vacances pour aller à la plage. Laissant leurs vêtements sur le sable, ils vont piquer une tête dans l’eau. Puis, image surréaliste à la Buñuel : des mains sortent du sable pour prendre lesdits vêtements et les voler. En réalité, il s’agit de deux coréens (un caporal déserteur ayant refusé de servir au Viêt-Nam et un jeune lycéen) qui se font passer pour des japonais afin d'échapper au sort qui leur est promis. Les étudiants japonais récupèrent, eux, les vêtements des coréens. Faute de passer inaperçu, ils sont immédiatement expédiés sur le front et rebondissent de galère en galère. Pas la peine de chercher midi à quatorze heures : la morale de ce Oshima, c’est que l’habit fait le moine. Le maître japonais fustige une nouvelle fois l’engagement des Etats-Unis au Viêt-Nam mais de manière moins sinueuse que dans
A propos des chansons paillardes au Japon. Mieux : il approfondit la réflexion sur la prétendue identité japonaise à travers l’être et le paraître. Ces portraits d’adolescents, prisonniers de leurs apparences dans un Japon dévertébré, préfigurent ceux que l’on pourra voir des années plus tard dans
Kids Return de Takeshi Kitano (Oshima le considérant comme son fils spirituel après l'avoir fait joué dans
Furyo). Cela se traduit autant par une poésie du réel que par un nihilisme dostoïevskien où les idéaux se transforment en eau de boudin. C’est encore un "conte cruel de la jeunesse", comme Oshima en produisait pour la Shochiku avant son brûlot
Nuit et brouillard au Japon, mais il a gagné en rigueur et en désenchantement.