Par - publié le 03 mars 2008 à 07h00 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h21 - 0 commentaire(s)
Pendant deux ans, Nikolaus Geyrhalter a placé sa caméra au coeur des plus grands groupes européens agricoles. Il a tout filmé (les employés, les lieux et les différents processus de production) et ramené des images hallucinantes. Honteusement passé sous silence dans nos colonnes lors de sa sortie dans les salles françaises, Notre Pain Quotidien (titre à connotation religieuse ironique, directement adressé à une civilisation occidentale aveuglée) est un documentaire construit aux antipodes du sensationnalisme en vigueur, comme une immersion totale dans un cauchemar de vérité dérangeante. Sans chercher à donner dans le didactisme moralisateur ou – pire – la démagogie suintante, ce documentariste, fort de son background, propose avec une glaciale objectivité un constat sur l'industrialisation de la production alimentaire et sur la déshumanisation des hommes-robot que nous sommes devenus. Ceux-là même qui cherchent à dominer les animaux, la végétation et la nature pour les épuiser. On pourrait presque considérer Notre pain quotidien comme un film d’horreur que l’on regarde avec autant de fascination (une esthétique savamment travaillée) que de répulsion (un discours lucide que l’on est obligé d’avaler). Le rattrapage en DVD se révèle urgent.


Dans Notre pain quotidien, on voit des images que l’on ne voit pas tous les jours. Des hommes et des femmes aux visages impassibles qui travaillent à la chaîne dans de véritables industries chimiques. Affublés de blouses blanches ou bleues, ils commettent des gestes mécaniques et ressemblent à des robots bien formés auxquels on a supprimé la parole. On voit aussi des poussins balancés sur des tapis roulants comme des balles de ping-pong, des poulets fermiers qui gisent sur le sol, un tracteur à pince qui secoue un olivier comme un hochet, des poissons qui sont "mécaniquement" éventrés, des porcs qui se font déchiqueter les pattes etc. Un réjouissant programme donc qui montre à quel point les gestes ancestraux de l'agriculture et de l'élevage se réduisent désormais à des processus techniques. Le responsable de cette boucherie aux relents concentrationnaires ? Nikolaus Geyrhalter qui connaît son sujet et n’a pas envie de plaisanter. En 1996, le documentariste s’était fait remarquer avec The Year After Dayton dans lequel il suivait plusieurs Serbes, Croates et Musulmans au lendemain des accords de Dayton, qui décidaient du partage de la Bosnie-Herzégovine ; en 1999, avec Pripyat, sur les restes d’un site radioactif près de Tchernobyl ; ou encore en 2001 avec Elsewhere, documentaire de quatre heures qui proposait un éblouissant tour du monde. Avec ce nouveau film, il montre les ravages d’une surconsommation où la productivité nous a éloignés d'une réalité humaine pour entrer dans une démesure intensive.


Tout d’abord, louons l’audace : un documentaire aussi franc et direct sur l’industrie alimentaire n’est pas fréquent. Cela l’est encore moins lorsque la forme fonctionne de manière paradoxale avec le fond : Geyrhalter radiographie ce monde avec des images en écran large, symétriques, fixes, sans musique, sans dialogue, avec de lents travellings et surtout un montage fluide – qui se faisait en même temps que le tournage. Pas de discours didactique, encore moins de témoignages indignés à la Michael Moore, ce n’est pas le genre austère de la maison: Notre pain quotidien est né d’une réflexion personnelle du documentariste. A savoir que la consommation de masse encourage la fabrication de masse. La technologie rend les produits meilleurs marchés mais les gens qui travaillent sont de moins en moins bien payés. Paradoxe : les prix à la consommation ne cessent d'augmenter. Au départ, Geyrhalter voulait réaliser des entretiens pour illustrer le propos mais s’est rendu compte au gré des interviews que l’essentiel était ailleurs, dans ce quelque chose qui nous dépasse et nous échappe. Les individus travaillent dans des lieux qui sont vides et parlent très peu pendant le labeur. En éludant les informations orales (moins de démagogie) et en laissant plus d’importance à l’atmosphère (plus de réflexions), il donne la possibilité au spectateur de créer son propre film à travers des plans évocateurs et d’en tirer les conclusions qu’il souhaite en fonction des images qui doivent tester ses résistances et bousculer sa sensibilité. Sans doute aussi parce que l’engrenage est tellement poussé qu’il n’a aucune solution à proposer. On n’est même plus dans la dénonciation mais dans la description de la réalité.


Bien entendu, ces images ne coulent pas de source. Ne serait-ce que pour obtenir l’autorisation de filmer l’intérieur de ces industries performantes. Certaines sociétés étaient tellement fières de leur travail, de leurs innovations et de la sûreté de leurs produits qu’elles ont acceptées sans problème de participer au projet. D’autres ont eu peur de la publicité et des conséquences éventuelles d'un tel film. Il y a eu tant de scandales sur le sujet qu'elles poussaient le documentariste à aller voir ce qui se passait chez le concurrent. Dans cette litanie tannante de faits et de gestes où la scène suivante est potentiellement pire que celle qui l’a précédée, Nikolaus Geyrhalter organise un cauchemar oppressant, sans respiration, qui vise toujours juste. Une rigueur autrichienne héritée des cinémas cliniques de Michael Haneke et Ulrich Seidl, deux artistes qui n’ont jamais été tendres avec leurs contemporains. Une rigueur qui amplifie une fascination contemplative morbide.


Si on écoute attentivement ce que Geyrhalter susurre, le choc n’en est que plus intense. Mais Notre pain quotidien ne se résume pas à un documentaire conscient de la gravité de son sujet. Il propose avant tout du cinéma. Ne serait-ce que dans sa capacité à générer des sentiments d’angoisse que ce soit par des moyens esthétiques ou purement spectaculaires. La grande scène de l’avion d’épandage sur le champ de tournesols évoque une peinture salopée de Van Gogh et renvoie à La mort aux trousses, de sir Alfred. Par extension, dans la démarche artistique, on pense à l’intelligence d’un Chaplin pour Les temps modernes, à la beauté formelle d’un Ron Fricke pour Baraka ou le goût du tragique absurde déshumanisant de Tati pour Playtime. Plus le documentaire progresse, plus on s’évoque des influences noires comme Le sang des bêtes, de George Franju dans la peinture esthétique des abattoirs parisiens tournée juste après la seconde guerre mondiale. En filmant des humains robotisés et des animaux sacrifiés, il dissimule la vraie question qui ne se pose pas mais reste toujours en suspens: est-ce qu’un jour, à force d’épuiser les ressources alimentaires et naturelles, l’humain finira par consommer son semblable? Un peu comme dans le film de science-fiction Soleil vert, de Richard Fleischer. C’est là que se situe la vraie problématique : jusqu’où l’être humain est capable d’aller dans la performance ? Est-ce que la science-fiction dépeinte dans des œuvres alarmistes et proleptiques ressemble à notre présent ou à un futur proche que l’on préférerait ne pas voir déterminé ? Dans Notre pain quotidien, il y a ce combat sourd, féroce, entre l’homme réduit à l’état de machine et les machines victorieuses qui semblent se mouvoir comme des hommes. Avec des images aussi fortes, il est impossible de ne pas penser que la réalité a rejoint la fiction, l’a contaminée. Justifiant ainsi le recours d’un visuel extrêmement beau en forme de questionnement (l’art a-t-il encore un pouvoir ?) au service d’un discours horrible en guise de réponse (la cruelle réalité a tué l’art).


Dans un monde où les informations les plus vaines et racoleuses sont si souvent mises en avant, il va falloir apprendre à regarder la réalité – trop souvent occultée – en face. Beau combat qui devrait se poursuivre pour le réalisateur autrichien avec The Final Days, documentaire sur les travailleurs d’une vieille entreprise textile traditionnelle, licenciés du jour au lendemain. Il retrouvera pour l'occasion l'usage de la parole et optera pour les portraits individuels. Alors? Alors vite, la suite.
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