On le sait, Tarkovski, Antonioni, Bresson et Bergman sont les références majeures du cinéma de Nuri Bilge Ceylan, chef de file d’une cinématographie turque renaissante. Mais au-delà d’une appartenance formelle au cinéma épuré, austère et dépouillé, c’est avant tout le choix d’ausculter l’âme humaine que le cinéaste offre à ses spectateurs.
Uzak, son premier film remarqué sur la scène internationale par le Grand Prix qu’il remporte au Festival de Cannes en 2003, obtient également le double Prix de l’Interprétation Masculine pour ses deux acteurs, Muzaffer Ozdemir et Emin Toprak.
Les Climats, quatre ans plus tard, obtient le Prix de la Critique Internationale toujours à Cannes et met en scène le cinéaste lui-même et sa femme, habituellement sa première collaboratrice au scénario, et enfin
Les trois singes, l’année dernière, remporte le Prix de la Mise en Scène, à Cannes une fois encore, rapporte la lente déliquescence d’une famille frappée par l’adultère. Trois films remarqués et remarquables qui témoignent de la rigueur et de la précision avec lesquelles Ceylan tourne. Trois films qui nous plongent dans les tourments des relations humaines par la grâce d’une mise en scène soignée et radicale.
Dans son troisième long-métrage,
Uzak, Nuri Bilge Ceylan confronte deux images de la Turquie actuelle en crise, celle de la campagne reculée, très appauvrie, et celle de la capitale, Istanbul, riche et majestueuse mais où pourtant le travail est rare. Deux images d’une même société incarnée dans les deux personnages principaux, Mahmut le photographe qui accueille dans son appartement son cousin, Yusuf, à la recherche d’un travail de marin. Sur cette proposition elliptique le cinéaste va construire une tension, une différence, un affrontement moral entre les deux hommes. Certes Yusuf est un peu paresseux et obnubilé par les femmes, mais il ne lâche pas son rêve ni ses désirs. Au contraire Mahmut a depuis longtemps rangé ses prétentions au placard, ou plutôt dans un carton. Il avait rêvé de devenir le nouveau Tarkovski, il est aujourd’hui simple photographe de commande, alignant les carreaux de carrelage devant son objectif pour une publicité prochaine.
Deux personnages à la dérive qui ne perçoivent pas le monde à travers un même regard. Yusuf a tout à construire alors que Mahmut est installé. Mais un même vide les mine, une insatisfaction autant sentimentale que professionnelle. Mahmut fut marié à une femme qui a décidé d’avorter alors qu’ils étaient en instance de divorce et il apprend que bientôt celle-ci s’en ira vivre au Canada avec son nouveau compagnon. Yusuf, lui, tente désespérément d’approcher une voisine de Mahmut, mais celle-ci à chaque fois se dérobe. Cousins, l’un est pourtant devenu un citadin quand l’autre conserve encore ses manières campagnardes, un peu rustres. Le premier trompe son ennui devant sa télévision à regarder les films de son réalisateur mentor, le second préfère les longues ballades dans une Istanbul enneigée, aux abords d’un quai laissé à l’abandon. Yusuf et Mahmut sont si proches et en même temps si dissemblables, cette notion de distance évoquée par le titre (
uzak en français se traduirait par lointain) se rapporterait davantage à ces deux hommes qu’à leur village natal, effectivement éloigné de tout.
Cette cassure, cette brisure entre deux êtres, Nuri Bilge Ceylan l’explore encore davantage dans son long-métrage suivant,
Les climats, où il se met en scène avec sa propre épouse, Ebru Ceylan, dans une histoire de couple qui se déchire, d’un homme et d’une femme qui ne se comprennent plus. Manipulateur et égoïste, l’époux blesse continuellement sa femme tiraillée par ce quotidien morne et douloureux. Brutalité des gestes et des mots, l’époux finira par errer, seul, au sens physique et psychologique du terme dans une Turquie qui s’offre en théâtre de la perdition. Formellement plus abstrait et abscons encore qu’
Uzak,
Les climats emporte le spectateur dans la psyché tourmentée du cinéaste-acteur-personnage au point certainement d’en avoir décontenancé plus d’un. Nuri Bilge Ceylan s’expérimente à l’autofiction avec une radicalité narrative dont il a coutume.
Sous le soleil automnale d’un site archéologique, le film présage déjà des ruines à venir, non pas celles d’une civilisation disparue mais celles de la vie d’un couple en fin de parcours où l’homme n’autorise plus à sa compagne d’exister. A la sécheresse solaire, de celle qui brûle les sentiments, va succéder la froideur polaire, une neige épaisse qui va inexorablement recouvrir de son manteau blanc le pays mais surtout les dernières traces de sentiments. Par la thématique du passage des saisons, censées se renouveler par ailleurs, le cinéaste explore la fin d’un cycle amoureux qui dépouille les êtres de leurs affects. Entre l’homme arrogant et antipathique et la femme sensible et douce, l’alchimie ne fonctionne plus. L’équilibre de l’équation est devenu intenable, chacun doit désormais reprendre son chemin.
Les trois singes, titre énigmatique pour qui ne connaît pas l’allégorie du même nom, celle que rapporte la sagesse bouddhiste consistant à ne pas dire ce qu’il ne faut pas dire, ne pas voir ce qu’il ne faut pas voir, ne pas entendre ce qu’il ne faut pas entendre afin de se préserver du mal. Ainsi chaque singe se couvre une partie du visage : la bouche, les yeux, les oreilles. Cette maxime philosophique qui prétendument éloigne le mal de celui qui l’adopte, est en revanche dans le film source de souffrance. Eyup accepte d’endosser la responsabilité d’un accident de voiture dont son patron s’est rendu coupable une nuit pour lui éviter un scandale politique. A son retour après plusieurs mois passés en prison, la situation semble cependant avoir changé. Son fils, Ismaël, paraît tourmenté, Hacer sa femme, distante. En effet, Hacer est tombée amoureuse de son patron. Cette histoire d’adultère pourrait paraître des plus banales si Nuri Bilge Ceylan n’adoptait pas un traitement singulier. Rien n’est véritablement dit, vu ou entendu.
Cette trahison sourde se double d’une culpabilité pesante, intolérable qui va conduire à la spirale du tragique. Le cinéaste construit son récit par couche, par accumulation, peu à peu, au fur et à mesure du film. Il n’adopte pas la position habituelle du narrateur en composant une introduction, un développement et une conclusion, il fabrique son histoire dans chaque plan, dans chaque scène, dans chaque séquence. Il ne s’agit pas d’apporter des réponses à des questions que posent le film mais de suivre pas à pas le délitement progressif d’une famille à l’origine unie. L’adultère n’est pas moins un épisode narratif qu’une étincelle qui éloignera définitivement Hacer de son mari, malgré elle et contre elle. Pris en étau car premier témoin de la faute, le fils ne sait quelle position adopter. Cette incertitude, cette mélancolie, vont faire de lui un fils perdu, au sens propre comme au sens figuré car coupable à la fin d’un geste fatal. De façon pudique donc Nuri Bilge Ceylan plonge au cœur d’un maelström familial que symbolise l’orage qui éclate dans les dernières images, les éclairs zébrant le ciel noir de leur lumière, le tonnerre déchirant le silence, la pluie déposant un rideau brumeux sur l’image.

Sondant l’état d’âme de ses personnages, le cinéaste les place dans un environnement dépouillé pour mieux les observer. Paysages désertés, cadres précis parfois animés d’un panoramique rigoureux, sobriété d’une bande sonore qui ne restitue que l’essentiel, dialogues rares mais lourds de sens, Nuri Bilge Ceylan s’interdit les oripeaux d’un cinéma spectacle car il désire avant tout ausculter ses personnages au plus près, au plus juste. Interdiction au spectateur d’incarner qui que ce soit au nom d’une identification douteuse, juste le désir de contempler la mise en œuvre d’un portrait, d’un tableau, d’une œuvre. Pour cette raison oui, Nuri bilge Ceylan compte parmi les cinéastes majeurs actuels.