Auréolé d'une palme d'or au festival de Cannes en 1959,
Orfeu Negro, de Marcel Camus possède suffisamment d'atouts pour donner envie d'être redécouvert aujourd'hui. Dans un premier temps, il préfigure des classiques du cinéma Novo comme
La parole donnée, de Anselmo Duarte et
Le dieu noir et le diable blond, de Glauber Rocha et renvoie à l’âge d’or d'un cinéma brésilien, alors en plein bouillonnement. Mais au-delà de l'importance cinématographique, il faut louer l'originalité de ce film qui revisite le mythe grec d’Orphée dans un contexte inédit (le carnaval de Rio) pour varier les tons, les couleurs, les saveurs, accentuer son caractère universel, privilégier le mouvement vital et récuser toute solennité théâtrale.

Il n’est pas étonnant que des préoccupations simultanées inspirent des intuitions communes à des auteurs de fiction qui ne se sont pas consultés. Mais il suffit de comparer cette adaptation de Orphée à celle, diaphane, proposée il y a huit ans par Jean Cocteau, pour voir à quel point la réappropriation d'un mythe peut donner des variations très différentes. Dans les deux cas, il en émane la même fièvre poétique et la même liberté artistique. Eurydice meurt, laissant Orphée dans le plus terrible des désespoirs. Il descend aux enfers pour tenter d’arracher sa bien-aimée au royaume des morts et obtient d’Hadès le droit de la ramener parmi les vivants, à condition de ne pas la regarder avant d’être remonté sur terre. Orphée ne résiste pas, se retourne, et perd son aimée pour toujours. Chez Marcel Camus, Orphée est noir, chauffeur de tramway, connu pour être le meilleur danseur de samba du village, au coeur d’une intrigue sentimentale avec Eurydice, poursuivie pendant le carnaval par un tueur. Le réalisateur représente la fatalité de manière figurative par un homme vêtu de noir, armé d'un masque mortuaire, qui arpente les rues à la recherche de sa proie. La toile de fond du carnaval, période de liesse intensive où ceux qui y participent se déguisent et oublient tous les griefs sociaux, crée un décalage surprenant comme dans une tragédie Shakespearienne où l'essentiel et le superficiel, le drame et le bouffon se cherchent des noises pour le meilleur. L'intrigue archétypale, classique, est ainsi transcendée par une profusion d'éléments nouveaux et exotiques. La joie et la souffrance s'épuisent dans les mêmes séquences. Le jeu sur les contrastes et les couleurs vives des costumes permet de mettre en avant des éléments de la culture brésilienne peu ou pas représentés au cinéma comme l'utilisation de morceaux de samba composés par Luiz Bonfa et Antonio Carlos Jobim créant un souffle de vie et de désir, une transe sensuelle de corps minorant le sentiment pourtant palpable de peur, de la menace, des contingences dramaturgiques (on n'échappe pas à son destin).

Cinéaste du lyrisme, ayant débuté comme assistant de Jacques Becker et spécialisé dans la peinture et la sculpture (d'où l'importance de la représentation des corps, de la façon énergique dont les personnages évoluent dans le cadre), Marcel Camus a déployé des efforts créatifs monstrueux pour que l'on n'assimile pas son
Orfeu Negro à une simple adaptation du mythe d’Orphée. D'ailleurs, à l'origine, le film est fondé sur une pièce de théâtre de Vinicius de Moraes, baptisée
Orfeu da conceiçao. Pour trouver les interprètes (tous ou presque sont des non-professionnels), Camus a publié dans les journaux brésiliens des portraits-robots d’Orphée et d’Eurydice. Parmi ceux qui ont été choisis, celui qui reste le plus célèbre, c’est celui qui incarne le rôle éponyme (Breno Mello, footballeur brésilien). Autour de lui, il y a des danseurs professionnels et des anonymes, issus de la population, intégrés au tournage, et qui, par ce qu'ils représentent, appuient l’intemporalité de situations ressassées depuis l'âge de pierre.
Orfeu Negro peut être vu comme un espace-temps tragique et grotesque, reposant intégralement sur des contrastes narratifs ou visuels, partagé entre l'intérieur (l'intime) et l’extérieur (le collectif), entre mythologie et carnaval, antiquité et exotisme, tristesse et joie, poésie et samba, fatalité et hasard, monde des adultes (rivalités amoureuses) et monde des enfants (ceux, innocents, de la dernière scène qui ont assisté à un théâtre de l'absurde et ne comprennent pas encore que l'amour est parfois synonyme de mort)
Au-delà de sa magie,
Orfeu Negro reste également marquant pour sa vitalité (la façon dont Camus filme les corps, avec une sensualité et une érotisation des gestes les plus anodins et des postures les plus simples), sa radiographie d'un univers (talent qu’il réutilisera dans Vivre la nuit, dont l’action se déroule la nuit dans la faune Parisienne), sa capacité à s’adresser au public brésilien et à la société dans son ensemble avec une approche quasi-documentaire. Cette dernière qualité demeure l’une des constituantes du cinéma "Novo" initié par Nelson Pereira Dos Santos (pas de réelle distinction entre ce qui relève du réel et de la fiction, la forme légère qui amplifie la gravité des sujets abordés qu’ils se déroulent en milieu rural ou urbain). La réalité, c’est tout ce qui se profile dans la profondeur de champ tandis que la fiction, c’est que les acteurs interprètent au premier plan et au premier degré (d’où une précieuse désuétude). C’est un nouveau langage cinématographique, celui de la sublimination, pour raviver l’imaginaire et le faire perdurer dans les consciences avec des images aux couleurs chaudes, une musique de bossa-nova marquante (Camus ayant inconsciemment contribué à populariser cette musique naguère locale à l’étranger) et surtout un lyrisme indestructible. C'est aussi un film qui rappelle que la tristesse n’a pas de fin mais que le bonheur, si.