Par - publié le 20 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 20 octobre 2009 à 16h17 - 0 commentaire(s)
Todd Solondz aime les monstres humains, la mélancolie des jeunes filles en fleur et des vieux garçons trop longtemps frustrés. Après le souffre-douleur binoclard de Bienvenue dans l’âge ingrat, le papa pédophile de Happiness et les adolescents torturés de Storytelling, voici Palindromes, la fugue fantastique d’une fille de 12 ans obsédée par l’idée de donner naissance à un enfant. La version trash de Alice aux pays des merveilles au cinéma.



Elevé à Newark, dans la banlieue new-yorkaise, Todd Solondz envisageait de devenir rabbin avant de changer d’avis et d’entreprendre des études de lettres. A cette époque, il compense un mal de vivre par une boulimie de films, ce qui l’oriente naturellement vers l’étude du cinéma à la New York University. Il y fait la connaissance de Cédric Klapisch qui collabore à ses courts-métrages d’école. A 26 ans, il décroche un contrat de rêve avec la Fox qui le retient pour trois films. Son premier projet, Fear, anxiety and depression qu’il écrit, réalise et interprète en 1989, se présente comme une chronique maniaco-dépressive comparable à du sous-Woody Allen. Solondz se prend pour le juif new-yorkais et incarne le rôle principal d'un névrosé loquace dont il n’est pas si éloigné. L’expérience est un tel échec commercial, critique et artistique qu’il laisse tout tomber pour enseigner l’anglais à des immigrants russes. Grâce à l’aide financière d’une amie avocate, il retravaille un script qu’il avait sous le coude et cartonne avec Bienvenue dans l’âge ingrat, révélation au festival de Sundance en 1995, portrait de Dawn, une adolescente armée de lunettes et d’un appareil dentaire (Heather Matarazzo, récemment revue dans Hostel - chapitre 2) qui provoque la haine ordinaire de ses camarades de classe. Physiquement, elle ressemble à une petite Solondz ; ce qui donne à penser que si le cinéaste ne se met plus en scène, il se démultiplie en avatars, utilise des doubles ou des projections de ce qu’il est pour dire ce qu’il pense.



Happiness, le film qu'il réalise après, touche un nerf encore plus sensible avec un humour sans indulgence, en peignant une galerie de monstres humains qui prennent conscience que leur vie repose sur une illusion morbide. Solondz assure un défi : parler de trois sœurs et, à travers elles, des symboles méprisables d'une Amérique malade. Le résultat ressemble à tout ce que l’on ne nous montrera jamais dans une sitcom avec un travail sur la durée du plan, la gradation des dialogues et la crudité des séquences. C’est son meilleur film, d’un tel aboutissement que l’on se demande si le réalisateur arrivera à un tel niveau dans ses œuvres futures. Dans Storytelling, deux histoires dissemblables (l’une s’intitule "fiction" ; l’autre, "non-fiction") sont regroupées sans révéler de liens entre elles – tout juste ont-elles pour cadre le lycée et l'université et traitent de sexe, de racisme et de création. Dans le premier segment, une adolescente en total dénuement pour son petit ami handicapé est manipulée par un professeur de littérature qui lui fait comprendre la nécessité de connaître la souffrance avant de pouvoir se permettre d'écrire sur dessus. Dans le second – de loin le plus substantiel –, une famille exploite une femme de ménage émigrée. Elle est exploitée en retour par un documentariste minable (un autre double de Solondz, joué par Paul Giamatti).


Lors d’une scène, le fils aîné assiste à la projection du documentaire dans une salle et voit les spectateurs de dos, hilares. Ce décalage a pour but de souligner le malentendu entre ce que pense voir le public et ce qui est réellement. A l’arrivée, ces deux segments démontrent qu'il faut se raconter des histoires pour supporter le réel. La version visible de Storytelling dure 1h23 alors qu’à l’origine, elle dure 2h30 : il manque la suite du premier segment avec Selma Blair - donc un troisième avec James Van Der Beek, la star de la série Dawson. Plusieurs raisons ont été invoquées : la crudité des scènes de sexe, le refus de Van Der Beek d’apparaître dans des séquences trop chaudes, les producteurs qui jugeaient la version longue inexploitable en salles (dans ce cas, pourquoi le troisième segment ne figure sur aucun bonus de DVD ?). Depuis cette affaire, il est désormais marqué dans les contrats que, si jamais des scènes ne passaient pas la censure, il serait possible de mettre des carrés rouges ou des "bips" sonores pour avertir le public américain. Ce que Solondz a fait en recouvrant sa pellicule - notamment pour une scène de sexe - afin que le spectateur soit conscient que la MPAA (comité de censure américain très strict) les a vues.



Dans Palindromes, son dernier long métrage à ce jour, Solondz travaille de nouveau la théorie et organise un conte satirique (et satyrique) dans lequel Aviva, une adolescente de 12 ans, s'évade dans un cauchemar américain avec l'envie d'avoir un enfant. On est sur les terres de Desperate Living, de John Waters. A la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat, Dawn, l'héroïne, murmurait dans le bus une chanson annonçant un changement positif dans son existence. Des années plus tard, le cinéaste répond de manière ironique à cette promesse d'avenir meilleur dans le prologue de Palindromes. On retrouve aussi le frère, un ado geek double de Solondz, qui aujourd’hui traîne une réputation de pédophile et qui, au détour d'une conversation, répète ce qu'il disait déjà à la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat: "les gens ne changent pas". Peu importe que l’on soit gros ou mince, moche ou beau, on reste le même. Dans Palindromes, Aviva a différents visages, de femmes ou d’enfants selon ses états. Le récit, lorgnant vers le fantastique, traite de l’avortement. Derrière sa forme légère, se cache un nouveau jeu de massacre d’une rare violence sur la société américaine (ses débats binaires, ses sujets à risque, sa tendance aux raccourcis et au manichéisme). Comme une prise de conscience, dans la continuité de Storytelling, Solondz assure aussi que critiquer revient finalement à critiquer dans le vide. Actuellement, il planche sur une fausse suite de Happiness mais laisse entrevoir plus de dosage dans les émotions et de nuance dans le discours.
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