Au début des années 90, des cinéastes passionnés par le genre réalisent
Adrénaline, une compilation de sketches fantastiques reliés entre eux par des plans sur des aveugles faisant la queue pour entrer dans une salle de cinéma. Ce sera le leitmotiv absurde. Les segments que l’on y découvre sont censés être ce "film" : une voiture à la
Christine qui coince son conducteur et va à la casse toute seule (
Le Cimetière des Eléphants), un homme qui reste coincé dans une rame de métro (
Metrovision) ; une femme qui voit le plafond de son appartement l’écraser (
Revestriction), une tête qui se fait fracasser (
Sculpture Physique) et un vieux couple bizarre qui offre une maison à un jeune mec qui ne se doute de rien (
Corridor). En voulant tâter tous les terrains de l’angoisse, les sketches n’évitaient pas une certaine inégalité. Mais cette inégalité était liée à l’aspect frivole de ce genre d’exercice. Suite au succès d’estime de cet Adrénaline (présentation au festival d’Avoriaz), la même équipe propose quatre ans plus tard pour Canal+ un nouveau film à sketches :
Parano. Et, surprise, la qualité du contenu est moins approximative, toujours supérieure, avec des sketchs de haut niveau. La formule, économique, de ce procédé leur permet de conserver et d'améliorer cette veine inquiétante où le tragique le dispute à l'insolite. Alors qu'il faisait partie des grands oubliés en zone 2,
Parano a son heure de gloire. L'erreur est - enfin - réparée.
Responsables d'
Adrénaline, Yann Piquer et sa bande ont bénéficié de plus de moyens sur
Parano grâce à Canal+ qui leur a laissé les coudées franches. Ils ont pu s'entourer des présences les plus prestigieuses (Darius Khondji à la photo,
Jacques Villeret,
Jean-François Stévenin, Patrick Bouchitey et
Alain Chabat comme acteurs). Narrativement, chaque sketch part d'un rêve ou d'une anecdote pourvu qu'ils soient bizarres. Ils sont racontés par un homme et une femme qui se rencontrent pour la première fois via des petites annonces, prennent un café sur une terrasse avant de se revoir le temps d'un dîner chez lui. On comprend très vite que ce sont deux névrosés du sexe très bavards qui aiment moins baiser que raconter des histoires à dormir debout pour se rassurer. Ce lien principal avec ces deux inadaptés de la vie passe presque pour le seul écueil de
Parano, même s'il a le mérite d'introduire chaque segment. A l'origine, le fil conducteur devait être le court métrage
Capitaine X, réalisé par Jan Kounen. Hélas, au dernier moment, l’addition du court de Kounen aux autres a été jugée trop violente et asphyxiante. A l’arrache, Alain Robak a fait comme il a pu pour recoller les morceaux en écrivant cette histoire de rencontre.
Le défaut s’est transformé en qualité :
Capitaine X est devenu un court métrage culte dont l'humour barbare préfigurait le talent du cinéaste sous-estimé et le lien de Robak est avec le recul un stratagème parfait pour mettre en valeur les vrais sketches, tous anthologiques dans différentes catégories (horreur, érotisme SM, cartoon, parodie). Le sketch le plus marquant, c'est le très tordant
Sado et Maso Partent en Bateau de Alain Robak avec Marina Rodriguez-Tome et Jean-François Gallotte. Il part d’une situation classique (un homme monte boire un verre chez la femme qu’il raccompagne). Très vite, les deux amants d’un soir révèlent une prédilection pour le sadomasochisme (assumée chez elle, inconsciente chez lui). Le segment est aussi hilarant qu'inquiétant et révélateur des intentions de l'équipe (trouver l'équilibre adéquat entre le rire et le frisson). Pour une peur plus psychologique, il faut chercher du côté de
Déroute, de Yann Piquer et Sarah Levy, dans lequel un quadra jaloux (Patrick Bouchitey) se retrouve paumé avec sa copine allumeuse comme le diable sur une route de campagne qui les ramène toujours au même carrefour. Une sorte de point de non-retour duquel ils sont prisonniers.
La manière dont Piquer accumule les détails (l’ambulance, le vieil homme sur son vélo, les arbres qui longent la route, le regard flippant de l’auto-stoppeur, la mécanique des phrases répétées) fonctionne de manière virtuose. On retrouve un peu ce même style de peur sourde dans le premier sketch de la série, réalisé par Manuel Flèche et éclairé par Darius Khondji où un pyromane (
Jean-François Stévenin) met le feu à une station-service tenue par un pauvre type (Jacques Villeret) qui comprend trop tard les noirs desseins dudit pyromanes déprimé par une situation de famille flippante (la mère et la fille passent tels des fantômes abandonnés). Côté comédie, on peut s’amuser du segment avec Smaïn (son meilleur rôle, sans peine) en livreur de pizzas accro à sa radio qui devient fou. Ou encore
Joyeux anniversaire, ce sketch en apothéose finale avec
Alain Chabat en amant vindicatif qui revisite à sa manière
Les Dents de la Mer en prenant ironiquement la démarche inverse : le danger ne vient pas du fond de la mer mais de la surface. Pour qui désespère du cinéma fantastique en France, il doit découvrir
Parano de toute urgence.
Romain Le Vern