La sortie aujourd’hui en DVD de
Black Book de Paul Verhoeven est l’occasion rêvée de faire le point sur la carrière de celui que l’on surnomme le « Hollandais violent ». Retour sur un cinéaste majeur et son évolution à travers le cinéma des années 70 à 2000.
Etre né en Hollande en 1938, un an avant la seconde guerre mondiale est certainement le premier élément constitutif de la carrière de Paul Verhoeven. Elevé près d’une base allemande installée aux Pays-Bas, il a connu les bombardements répétés et a même failli perdre ses parents sous les bombes des forces alliés. Forcément, un tel évènement marque durablement le sentiment contradictoire que le jeune Paul peut avoir envers « les héros » de la grande guerre, en même temps qu’il forge sa vision non manichéenne du monde dans son ensemble. Pourtant, Paul Verhoeven se souvient clairement de son enfance durant la guerre comme d’une grande aventure, ce qui explique qu’il aborde cette partie de l’histoire avec des films comme
Soldier of Orange et
Black Book (tous deux dans sa période hollandaise, malgré les 30 années qui les séparent), en apparence excitants, glamours et primesautiers, mais plus vicieux et radicaux qu’ils n’en ont l’air.
Plus tard, son apprentissage culturel passera aussi bien par les bandes dessinées locales (Dick Boss, un équivalent hollandais de Dick Tracy), les films américains de science-fiction (il découvre
La Guerre des mondes de Byron Haskin en salles en 1953) et des études à la respectable université de Leiden, où il ressort diplômé en mathématiques et en cinéma. Dans les années 60, alors qu’il réalise déjà des courts métrages et des épisodes de série télévisée, Paul Verhoeven découvre également la Nouvelle Vague et sa nouvelle manière de filmer, ce qui lui inspirera une représentation crue et réaliste de ses visions cinématographiques. Sa rencontre avec le scénariste Gérard Soeteman sur la série
Floris (un
Thierry la fronde version hollandaise, sur lequel il rencontre également l’acteur Rutger Hauer) est primordiale et débouche sur une longue collaboration cinématographique, où les deux hommes traitent de la transsexualité avec leur premier long-métrage
Business is Business, avant de traiter de la libération sexuelle (
Turkish Delight), de la prostitution (
Cathy Tippel), de l’occupation nazie (Soldier of Orange) ou encore de l’homosexualité refoulée (
Spetters) sans aucun tabou.
Paul Verhoeven revient sur cette période de sa carrière, pendant laquelle il rencontre un succès énorme en Hollande, au point de se faire remarquer par Hollywood : «
En tant que cinéaste, mon but est d’être totalement ouvert. Regardez comment je filme le sexe dans mes films. Les gens considèrent que c’est choquant et obscène, parce que je m’obstine à examiner la sexualité humaine de façon précise. Cette retranscription doit être réaliste. J’adore les documentaires, donc pour moi, le réalisme est un facteur très important quand je fais une fiction. Je pense que c’est lié à ma propre vie, mon parcours en Hollande. La scène artistique hollandaise a toujours recherché le réalisme, comme ce fut le cas des peintres hollandais du 16ème siècle. L’exemple que j’aime le plus utiliser est ce formidable tableau de Hieronymus Bosch intitulé « Le fils Prodigue ». Il s’agit de la représentation d’un bordel, et on voit dans le coin un homme en train de pisser contre le mur. C’est quelque chose qu’on ne verrait jamais dans un tableau italien, français ou anglais de cette époque. Les hollandais ont toujours été plus intéressés par le détail, ils sont plus scientifiques et réalistes qu’idéalistes. Les scènes de sexe dans Le Quatrième Homme et Turkish Delight sont basées sur des expériences réelles que moi ou un ami avons pu avoir. Malgré tout, je dois avouer que j’adore choquer le public ». Et c’est bien ce désir de choquer que la critique hollandaise, extrêmement virulente, lui reproche le plus.
Il faudra attendre le bon accueil réservé au
Quatrième Homme pour que Verhoeven soit enfin considéré comme un prophète en son pays, mais il est déjà trop tard. Effectivement, le cinéaste a déjà décidé de plier bagage pour les Etats-Unis du fait de l’hostilité du gouvernement hollandais vis-à-vis de son cinéma, et les bonnes appréciations du
Quatrième Homme sont presque faussés, puisque Verhoeven avouera, des années plus tard, avoir réalisé ce film, excellent au demeurant, pour se mettre la critique dans la poche. Les symboles mis en avant dans
Le Quatrième Homme sont en effet autant d’attrapes nigauds qui permettent d’intellectualiser avec paresse, et la critique de l’époque ne manquera pas de tomber dans le panneau, passant à côté des véritables merveilles proposées par le film.
Enfin libéré des contraintes d’un gouvernement de plus en plus hésitant à investir dans ses films, Paul Verhoeven va découvrir un autre système et une autre forme de censure en s’investissant dans un bras de fer de plus de 15 ans avec la MPAA.
La Chair et le sang est un premier pas difficile vers les Etats-Unis (il s’agit d’une coproduction entre les USA, les Pays-bas et l’Espagne) ainsi qu’une expérience traumatisante après laquelle il devra se séparer de ses collaborateurs principaux, Gérard Soeteman et Rutger Hauer. Le tournage éreintant et l’accueil glacial de ce superbe film d’aventures médiévales cru et réaliste poussent d’ailleurs Verhoeven à s’orienter vers des commandes dont il n’est pas forcément l’initiateur, mais dont il va transgresser le contenu par la seule force de son cinéma subversif. Le génial
Robocop,
Total Recall,
Starship Troopers et dans une moindre mesure
Hollow Man sont des films de science-fiction qui renvoient à ses passions adolescentes (la bande dessinée et les gros films américains), mais qu’il aborde avec une imagerie adulte qui repousse sans cesse les limites du bon goût et lui vaudra des allers fréquents au comité de censure, qui lui demandent régulièrement de revoir ses copies pour les adoucir de leur contenu le plus offensant (Verhoeven reconnaît même avoir filmé le viol d’un soldat par un bug dans
Starship Troopers afin de l’utiliser comme monnaie d’échange pour garder le reste du contenu du film intact).
Les succès de
Robocop et
Total Recall, déjà mal vus par la MPAA, permettent de plus à Verhoeven de revenir à son sujet cinématographique favori, le sexe, par l’entremise de
Basic Instinct et
Showgirls. On sait tout du fameux croisement de jambe de Sharon Stone, du scandale perpétué par les mouvements homosexuels américains et du reniement du scénariste Joe Eszterhas sur
Basic Instinct, mais c’est surtout son succès planétaire qui permet au cinéaste de s’affranchir des contraintes morales sur
Showgirls qui, avec l’accord du studio MGM, ne passera jamais devant le comité de censure et sortira dans un gigantesque parc de salles aux Etats-Unis dans sa version non censurée. Paul Verhoeven paye cet affront direct à la méthode américaine en voyant son film se faire descendre en flammes par la critique, ce qui entraîne une véritable chute des entrées du film. L’état de grâce aura donc été de courte durée, et si les films de Verhoeven ont toujours connu des démêlés avec la critique,
Showgirls est quand à lui nominé aux Oscars des plus mauvais films. En bon perdant, le cinéaste vient même chercher son trophée en faisant preuve de beaucoup d’humour, un humour qui ne sera d’ailleurs pas forcément compris à la sortie de
Starship Troopers, son film suivant, dans lequel il n’hésite jamais à dresser des comparatifs entre l’armée américaine et la gestapo, comme quand il décide d’utiliser des éléments des costumes militaires américains pour élaborer ceux, tendancieux, des soldats du film. La nuance démontre les relations amour/haine que Verhoeven entretient avec son pays d’adoption et passe, une fois de plus, au dessus de la tête des critiques, qui n’hésitent pas à hurler au fascisme avant même d’y réfléchir à deux fois. La réception mitigée de
Hollow Man et les difficultés à s’exprimer dans le cadre du cinéma des studios hollywoodiens poussent Verhoeven à prendre du recul sur sa carrière. Alors même qu’on lui prête plusieurs projets américains, le cinéaste revient aux Pays-Bas et entame une nouvelle collaboration avec Gérard Soeteman sur
Black Book, un véritable retour en forme qui démontre qu’à 68 ans, Paul Verhoeven n’a rien perdu de sa verve légendaire.
Aujourd’hui de nouveau courtisé par Hollywood, Paul Verhoeven devrait poursuivre sa carrière en s’attelant à la suite du remake de
Thomas Crown de John McTiernan, intitulée
The Topkapi Affair, en hommage au film de Jules Dassin qui sert de source d’inspiration officielle. Un projet étonnant, même de la part du réalisateur de
Basic Instinct, dont le tournage devrait débuter en janvier prochain.