Après le festival visuel, après le succès critique et public, il est temps pour nous de vous dévoiler la troisième partie de notre interview avec le réalisateur et co-scénariste de Pigalle, la nuit, Hervé Hadmar. Dans cette dernière partie, l'auteur revient avec nous sur ses influences et sur l'appareil de production, son amour des séries américaines et sa façon de concevoir la création. De quoi bien accompagner la sortie DVD de cette œuvre phare, qui marque indéniablement un nouveau tournant dans la création de série en France.
Retrouvez la première partie de l'interview
Retrouvez la deuxième partie de l'interview
Pourquoi, après un premier long-métrage comique, êtes-vous passé au polar sombre sérialisé avec Les Oubliées ?
Comme un poisson dans l'eau était une comédie avec des qualités mais aussi beaucoup de défauts, dont un majeur pour les amateurs de comédie française : c'est une comédie noire, presque désenchantée, dans laquelle tout le monde meurt à la fin. Pour ce qui est du ton et de la noirceur, j'ai tendance naturellement à noircir les choses. C'est la nature de mon univers. Depuis, j'ai appris à le parsemer de lumière pour qu'il soit plus vendeur. C'est le cas pour Pigalle, la nuit. Sur Les Oubliées par exemple, il ne fallait pas de lumière, ou alors d'une lumière crépusculaire. C'est pour cela que nous avons tourné dans le nord de la France. Pour ce qui est du changement de format, du long-métrage à la série, j'avais continué à l'époque à écrire et vendre des scénarios car le film a reçu un bon accueil dans certains pays anglo-saxons, mais aucun d'eux n'a abouti. J'avais aussi un second long en préparation, un film de prison avec Jacques Gamblin, Gérard Jugnot et Charles Aznavour, mais il nous a été impossible de trouver un distributeur. Parallèlement, j'ai toujours été fan de séries. Quand j'étais gamin dans les années 70, je passais mon temps à regarder une émission qui s'appelait Samedi est à vous. On y retrouvait Les mystères de l'Ouest, Mission : Impossible, Kung Fu, Amicalement votre, Le Prisonnier... Mais il y avait aussi des séries françaises comme Vidocq, Les Brigades du tigre et Arsène Lupin. Donc on peut dire que j'ai été élevé par cette télévision. En plus, je viens également du comics, plutôt Marvel que DC. L'idée du « feuilletonnant » est importante, celle de la psychologie des personnages principaux également. En conséquence, cette façon de raconter des histoires est ancrée dans ma formation professionnelle, en tout cas dans ma sensibilité de téléspectateur. J'ai donc toujours eu envie de faire des séries. Mais quand je regardais ce qui se faisait en France, cela ressemblait à quelque chose d'impossible. Jamais je n'aurais pu faire une série comme Les Oubliées il y a dix ans. Mais il aura suffi que j'arrive au bon moment. Je l'ai présentée à France 3, et ils m'ont laissé faire ce que je voulais. Imposer un tempo lent, entièrement basé sur des temps faibles, un peu hypnotisant et pas du tout dans l'efficacité telle qu'on peut l'attendre pour une série policière. C'est ce qui fait à la fois son originalité et sa limite, mais c'était assumé. Cela dit, entre mon premier long-métrage et la série, se sont quand même passés huit ans.

Combien de temps a-t-il fallu pour développer cette première série ?
J'ai écrit Les Oubliées six mois avant de tourner. Il y a cinq ans, j'étais en plein dans les séries, et je sentais que cela bougeait dans la fiction française. Je sentais que les gens commençaient à vouloir faire des choses différentes. Les décideurs, les producteurs commençaient à regarder 24 heures Chrono, Six Feet Under, Les Soprano, Sur écoute... quoique non. Pas Sur écoute.
Étrangement, c'est toujours la grande oubliée...
Oui. D'ailleurs, ils ne connaissent toujours pas... Mais les gens que je retrouvais en face de moi commençaient à comprendre ce que cela voulait dire de vouloir faire une série différente. A partir de ce moment-là, j'ai trouvé les appuis nécessaires.
C'est ce succès critique et artistique qui vous a poussé à continuer dans le domaine de la série ?
J'ai d'autres projets de longs, dont un certain Lost Men, que je ne cesse de repousser pour continuer à faire des séries. Aujourd'hui, c'est ce que je préfère faire, ce pour plusieurs raisons. La raison principale est que je fais du « feuilletonnant ». Je peux ainsi me permettre de consacrer six, huit, voire dix heures à développer des psychologies de personnages. Je ne peux pas faire cela sur un long-métrage où j'ai quatre-vingt-dix minutes pour expliquer qui est le héros, qui sont les gens qui gravitent autour... Développer des psychologies, c'est quelque chose de compliqué, cela prend du temps. De plus, j'aime beaucoup l'aspect ludique des séries. Le jeu avec le téléspectateur. Le cliffhanger, la façon dont tout est construit... c'est une interaction qui rappelle un peu le jeu vidéo et cela m'intéresse énormément. Pour moi, il y a deux choses originales à la télévision : on peut faire soit du direct, soit du feuilleton. J'ai envie de faire l'un et l'autre. Faire du direct m'intéresserait un jour, pourquoi pas, filmer un match de foot ou autre chose, même si j'avoue que c'est un autre métier. Mais par exemple, faire [une série chargée d'épisodes] unitaires, cela ne m'intéresse pas.
C'est un exercice qui ne passionne que peu de scénaristes, mais si l'on en juge le succès de certains programmes policiers, c'est ce qui fonctionne le mieux auprès du public...
Quitte à ne raconter qu'une seule histoire en quatre-vingt-dix minutes, autant s'occuper d'un long-métrage. Pour revenir sur Pigalle, la nuit et Les Oubliées, et sans être prétentieux, Les Oubliées a eu un certain impact sur la profession. A la suite de cela, beaucoup de producteurs et de chaînes nous ont appelés mon co-scénariste Marc Herpoux et moi, pour nous demander si nous avions des idées de séries à leur proposer. Il y a quelque chose qu'il est important de préciser, c'est que nous inversons les règles de l'offre et de la demande. Les gens ne viennent pas vers nous en nous demandant une série policière ou une série se déroulant dans un cabinet d'avocats. Nous proposons les concepts, c'est à eux de voir s'ils les prennent ou non. Quand Canal + nous a demandés si nous avions une série pour eux, nous sommes arrivés avec notre productrice Christine de Bourbon Busset pour Lincoln TV et nous avons proposé Pigalle. On l'a pitchée sans en savoir grand-chose, si ce n'est qu'un frère cherchait sa sœur dans Pigalle. Nous n'en savions pas plus, mais nous leur avons dit "si cela raconte une belle histoire dans Pigalle, la nuit, si la série est bien faite, vous pourrez la vendre dans le monde entier". Forcément, ils ont très vite été intéressés (rires). Ceci dit, ils ont évidemment signé un premier contrat de développement, et nous avons été payés pour commencer à réfléchir sur la série. Ils nous ont loués un appartement dans le quartier et pendant six mois, nous venions à la terrasse de l'Omnibus. Un jour avec Marc, nous nous sommes posés et nous avons vu un vieil homme assis près de la fenêtre, d'où nous avons tiré le personnage de Max. Nous avons apprivoisé le quartier, et le quartier nous a apprivoisés aussi. Nous avons découvert Pigalle petit à petit et nous avons écrit la série.
Le 52 minutes est un format qui vous convient ? C'est quelque chose qui a beaucoup servi à planter le personnage de Jacques Gamblin dans Les Oubliées...
J'ai tendance à m'étaler psychologiquement, à avoir besoin de silences, parfois au détriment du rythme et de l'efficacité. Le 52 minutes correspond assez bien à la façon dont je film, dont je monte, car encore une fois j'adore m'attarder sur les personnages et leur psyché. C'est une temporalité, une gestion du temps différente, qui est peut-être moins efficace que le 42 minutes... Le 26 minutes m'intéresse beaucoup également, car c'est une écriture complètement différente, dans laquelle on n'a pas du tout le temps d'aller dans l'étude des protagonistes. Cela m'intéresserait de m'y confronter un jour. Mais pour moi le format idéal, c'est quand même le 60 minutes. Le format câble américain.
Ce n'est pas pour rien que les séries de HBO sont aussi efficaces.
Voilà. Le format câble m'intéresse, et le format idéal pour une saison est pour moi de 10 ou 12 épisodes. 10 c'est bien, mais 12 c'est encore mieux.

Pour Pigalle, vous aviez prévu dès le départ de ne faire que 8 épisodes ?
Oui, quand nous sommes arrivés, Canal + nous a tout de suite dit que ce serait 8 épisodes. S'ils nous en avaient donné 10, on en aurait fait 10. A noter, qu'il y a une énorme différence dans l'écriture en 6 et 8. C'est fou. Ce n'est pas juste deux épisode en plus. Qui plus est, avec une série chorale, tous ces personnages se croisent. C'est très compliqué mais ca a été passionnant. En plus, nous avons opéré vite car nous avons commencé le développement de la série, et au bout de six mois on nous a dit : voilà vous êtes à l'antenne en novembre 2010. C'est à dire que nous avions seulement trois mois avant la préparation du tournage. Cela a été génial, mais j'ai passé les six derniers mois à écrire, jour et nuit, week-end inclus, pour enchaîner sur la préparation, un tournage de presque six mois, et la post-prod pour que ce tout soit prêt en novembre. Nous avons fini il y a deux semaines (l'interview a eu lieu le 16 novembre, soit une semaine avant la diffusion, ndlr). J'ai un petit garçon de 5 ans, autant dire que je ne l'ai pas beaucoup vu durant tout ce temps.
Y-a-t-il des différences à travailler pour France télévisions et canal + ?
Oui, D'énormes différences ! Mais à l'arrivée, les deux séries me correspondent complètement. Je ne crois pas à la démocratie en télévision. Je crois au mouvement collectif. Quand on arrive avec Les Oubliées ou avec Pigalle, quelque soit la chaîne, nous proposons le projet que nous voulons faire, et ensuite c'est à eux de voir s'ils l'acceptent ou non. La différence, c'est que Canal s'implique vraiment dans l'écriture. On a eu des réunions avec eux tous les 10-15 jours, mais cela a toujours été dans le sens de ce que je voulais faire. Nous avons appris beaucoup de choses avec l'équipe de Pigalle. Ils nous ont fait des retours très intéressants, très pertinents. D'abord ce sont de gros amateurs de séries, ils connaissent parfaitement cet univers. C'était super intéressant de travailler avec eux. Maintenant, ils ont eu l'intelligence, en tout cas avec Pigalle, d'aller dans le sens de ce que nous voulions faire avec Marc. Jamais ils ne nous ont reprochés d'aller trop loin, de taquiner le fantastique ou d'être trop sombres. Bien au contraire. Et à l'arrivée, si jamais je me suis planté sur Pigalle c'est entièrement de ma faute. Sur Les Oubliées, c'était complètement différent. France 3 était moins présent, mais parce qu'ils nous ont fait confiance. Canal aussi fait confiance, mais ils s'impliquent beaucoup plus car ils font un nombre réduit de séries par an. Ils ont donc le temps de se pencher dessus. Quant à la relation avec les producteurs, Cinétévé qui a produit Les Oubliées produira également nos prochains projets. J'étais très méfiant en arrivant à la télé car on m'avait dit qu'on ne pouvait rien faire. Je pense que j'ai beaucoup de chance parce que j'entends des histoires autour de moi, mais pour l'instant, j'ai réussi à faire des projets en imposant mon point de vue. De toute façon, quand je n'y arrive pas, je ne me lance pas. Il est arrivé sur d'autres projets que l'on nous dise non, et nous n'avons pas insisté, parce que cela ne sert à rien. Si c'est pour faire du RIS, je préfère retourner au graphisme. Et puis nous sommes à une époque où c'est possible. Il y a dix ans nous n'aurions pas pu faire cela.
Pigalle, la nuit est une série qui a coûté assez cher. Il faut voir que des soirées comme on en montre dans le second épisode lors de l'ouverture du Paradise, il y en a plusieurs dans la série. Dans le 4 il y a une chorégraphie autour du thème de la partouze, dans le 6 on trouve un groupe de rock... pour tourner tout cela avec 600 personnes...
Un dernier mot sur l'état de la fiction en France ?
Je tenais à dire qu'il n'y a pas de crise de la fiction française. La crise c'était quand on faisait n'importe quoi, n'importe comment et que l'on était vu par 11 millions de téléspectateurs. Ça c'était une crise. Aujourd'hui, plein de gens essayent beaucoup de choses, et on ne peut pas considérer cela comme une crise. Il y a une crise de la diffusion, il y a une révolution industrielle avec l'explosion de la diffusion en ligne, mais il n'y a pas de crise de la création. Au contraire, on est en pleine ébullition, plein de gens arrivent, des jeunes, et c'est super.
Propos recueillis par David Brami

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