Par Florent Kretz - publié le 06 mars 2008 à 06h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h27 - 8 commentaire(s)
Alors qu’il semble, très logiquement, que ce qui reste au spectateur lambda du diptyque Grindhouse soit l’épisode du sieur Tarantino, déboule aujourd’hui le segment de Rodriguez, l’infiniment plus honnête Planète Terreur dans une édition DVD qui tient la route, mais auquel la notoriété de son frère ennemi fait encore de l’ombre, faute à une sur-promotion et surtout au caractère gentiment opportuniste du réalisateur de Pulp Fiction. Plaidoyer et tentative de réhabilitation de Robert Rodriguez et de son film…


Inutile de rappeler le but des deux compères lorsqu’ils ont en tête de mettre en place un double programme à l’ancienne, tant le mauvais garçon d’Hollywood s’acharna et s’acharne toujours au travers des suppléments des deux films à nous rappeler qu’il est à l’origine du concept. L’histoire étant écrite ainsi nous ne remettrons pas en question la véritable paternité de l’idée de base, cependant le fait que Tarantino ait la fâcheuse tendance à vouloir mettre en avant sa cinéphilie et veuille se poser en esprit créateur du projet global reste un élément à ne pas oublier, surtout lorsque l’entreprise se casse la gueule et qu’il faut sauver les deux films in extremis… Tarantino, à l’image du gentil documentaliste du tout Hollywood, organise donc des petites soirées avec ses amis réalisateurs, rockeurs et autres mondanités et projette des films de série B en double programme comme à la grande époque du cinéma d’exploitation pour leur faire découvrir des œuvres que personne ne connaît bien évidemment (les travaux de Lucio Fulci n’ayant, par exemple et c’est bien connu, jamais traversé ni la frontière transalpine ni l’océan Atlantique…). Lors d’une de ces soirées, pendant laquelle Tarantino place en entracte quelques vieilles bandes annonces, Rodriguez lâche que ce serait amusant si de tels films pouvaient être à nouveau projetés… Les deux amis se lancent alors dans un délire et imaginent un programme regroupant deux films, un réalisé par chacun avec les mêmes caractéristiques que ces vieilles bandes et entre lesquels seraient montées des faux trailers…

Tarantino se propose de mettre en place un slasher avec une voiture (idée qu’il doit à Sean Penn, à une époque où l’auteur de Kill Bill devait traverser les Etats-Unis avec une vieille bagnole et à qui, pour le rassurer, le nouveau président du Festival de Cannes avait proposé de la rendre « deathproof ») et le texan de monter une authentique histoire de zombies (qui sera finalement un film de contaminés). Les bandes annonces factices seront proposées au tout juste adoubé Eli Roth, auteur de Cabin Fever et autres Hostel et à Edgard Wright et Rob Zombie, qui viennent de prouver avec leurs derniers films, respectivement Shaun of the dead et le diptyque House of 1000 Corpses / The Devil’s Rejects, leur attachement au genre un peu bis, Rodriguez se gardant le temps d’en réaliser une à la gloire de son vieil ami Danny Trejo, gueule culte du cinéma de genre à la carrière démesurée… L’expérience quoi que risquée ne peut être que fun et réussie, les deux réalisateurs étant amis de longue date et vivant pour la même passion.


Il faut reconnaître que leurs chemins étaient faits pour se croiser, les deux hommes s’étant tous deux battus pour faire accepter leur vision du cinéma, avec plus ou moins de succès. Tarantino, outre ses débuts en tant que projectionniste de films pornos ou en tant que gérant d’une boutique de location de VHS, dans laquelle il rencontra Roger Avary (réalisateur de Killing Zoé, des Lois de l’attraction mais aussi homme à l’origine d’une bonne partie des trames de Pulp Fiction), avait frappé très fort en dévoilant son premier long métrage, Reservoir Dogs, réinventant le film noir pour l’occasion, confirmant la même année ses envies avec le fabuleux script de True Romance mis magistralement en scène par Tony Scott et quelques années après, sacralisé à Cannes en recevant la palme d’or pour le film mentionné plus haut… La suite tout le monde la connaît : Jackie Brown qui ne fait pas le tabac voulu mais qui confirme le talent du monsieur, suivi des deux parties de Kill Bill l’asseyant définitivement en position de force tant du côté d’une certaine presse que du public… La recette du réalisateur est simple : armé de sa culture cinématographique monstrueuse, fantasmant sans cesse de nouvelles histoires, de nouvelles péripéties pour les personnages de série B qu’il a tant aimé lors de sa jeunesse, il les réemploie, les refaçonne un peu ici et là, callant ses références personnelles aussi bien musicales qu’artistiques, le tout dans une mise en scène hommage aux maîtres qu’il idolâtre depuis toujours : Melville, Scorsese, De Palma, Godard, Truffaut, Kubrick, Leone et la liste est longue… Geek jusqu’au bout, il y va au culot et fait appel à des acteurs has been dont les moments de gloire sont bien loin et combine ainsi le revival d’une certaine idée du cinéma de l’esbroufe et de ses icônes. Tarantino offre donc un cinéma ultra référentiel, incarnant une sorte de DJ de l’iconographie bis qu’il remanie et placarde ici et là, sans jamais rien inventer mais en révélant toutes leurs richesses enfouies… Une sorte de Marcel Duchamps de la série B en fait.


Rodriguez se trouve sans doute plus dans une optique moins tape à l’œil, plus modeste mais tout aussi passionnée. Il semble évident que là où Tarantino occupe une place importante et indispensable dans le sens où il crédite une forme de cinéma beaucoup plus populaire, au travers de ses références qu’il propose non plus comme des œuvres mineures mais comme d’authentiques pierres de l’édifice, le réalisateur de Planète Terreur semble se poser non pas en tant qu’historien d’un cinéma passé mais acteur primordial d’un cinéma bis présent. D’une manière plus indépendante, Rodriguez place ses films l’un après l’autre et se montre plus dans une optique d’une carrière non pas dédiée à la reconnaissance mais à un cinéma de divertissement qui se fait avant toute chose avec le cœur… A peine sorti de l’université, il remporte un concours de court métrage (tourné avec une partie de sa famille) et se lance dans la réalisation de El Mariachi (bien connu pour avoir été tourné pour à peine 7000 dollars), occupant ainsi quasiment tous les postes techniques lors de la production, de la réalisation au montage. Repéré lors du festival de Sundance, la même année que Tarantino à Cannes (1992), et après quelques production pour la TV, Columbia lui offre de reshooter son Mariachi avec des moyens plus considérables : à partir de là, la famille Rodriguez s’agrandit considérablement, chaque intervenant devenant un ami, d’Antonio Banderas à Salma Hayek en passant par Trejo, Tarantino et autres qui reviendront filer un coup de main ou faire une apparition dès que Robert aura besoin. Aussi on retrouve toujours les mêmes dans les films de l’homme à la guitare auxquels viennent s’en ajouter d’autres et mêmes des membres de sa famille (son fils par exemple pour Planète Terreur): chez Rodriguez, le cinéma c’est les copains ! From dusk till dawn marque véritablement le cinéma de Rodriguez avec sa trame dans la plus pure tradition de cinéma d’exploitation, une partie Road movie violent, une seconde film d’horreur gore, auquel participe toute la clique habituelle (Tarantino qui ramène pour l’occasion Juliette Lewis rencontrée lors du tournage de Tueurs nés dont il est l’un des scénaristes et Harvey Keitel, plus le fidèle Trejo, et George Clooney qui reviendra plus tard à l’occasion des Spy Kids). S’ensuivent The Faculty, une authentique serie B de SF et, lorsqu’il a un peu de temps, Rodriguez tourne avec ses potes des films pour ses enfants (les trois épisodes des gamins espions, Les aventures de Shark boy et de Lava girl) pour qu’eux aussi puissent voir le travail de papa, souvent trop violent. La suite de Desperado et le succès de Sin City, l’adaptation des graphic novels de Frank Miller ne sont pas à rappeler et nous voici donc à l’épisode Grindhouse !


Les deux hommes se proposent donc de réaliser des films dont les caractéristiques sont celles du cinéma d’exploitation que l’on pourrait vulgairement résumer par : du sexe, du fun et du sang… le but étant d’offrir au public un spectacle incroyable et qu’il en ait pour son argent. Tarantino d’un côté avec son slasher qui s’apparente plus à un film de vengeance finalement et Rodriguez de l’autre avec ses contaminés. Et dès le départ les aspirations des deux grands ados les mènent sur des chemins totalement différents : Tarantino emploie sa bonne formule à succès, collant des références à tout va, faisant appel à l’incroyable Kurt Russell dont la carrière semble s’être définitivement bloquée au cours des années 90 malgré quelques bons essais, offrant à son film une mise en scène racée et stylisée à l’image du bolide de Stundtman Mike. Il propose une histoire finalement très écrite et tombe dans ce que l’on pourrait appeler la Tarantino’s touch, offrant plus un hommage ne réussissant jamais à créer une authentique série B. Rodriguez, lui, oublie les noms prestigieux et s’entoure de vrais gueules comme l’atteste la présence de Michael Biehn ou de Jeff Fahey, les deux n’ayant connu de réels moments de gloire respectivement dans les films dans de James Cameron ou dans le très moyen Cobaye. Il mise sur le gore (la présence de Tom Savini en flic froussard en est d’autant plus drôle), les faux raccords et une histoire ultra bidon et ultra kitsch, préférant le divertissement au réel intérêt narratif. Et pour la bande son, pas de compile qui dépote mais une bande originale écrite maison très proche des sons de John Carpenter ou des direct-to-vhs. Pour rendre le tout plus « pourri » et plus bis, l’un colle un étalonnage foireux et l’autre en plus des rayures et des teintes criardes décide de faire littéralement sauter une bobine, éclipsant ainsi au moins une vingtaine de minutes de son intrigue, en hommage au projection bâclée des années 70 dans les cinémas bas de gamme… Les deux films devant être montés l’un à la suite de l’autre dans des versions de moins d’une heure doivent normalement offrir un authentique double programme qui tient la route.

Hélas, le score très médiocre lors du premier week end d’exploitation pousse les frères Weinstein à scinder le film en deux opus auxquels sont rajoutés quelques scènes pour en faire des versions longues. Tarantino, conscient des faiblesses de son métrage, ajoute des séquences de dialogues Tarantiniens tandis que Rodriguez ajoute des plans gores et sa bande annonce de Machete… Pour faire reprendre la sauce, le diptyque Grindhouse, dans sa forme originelle, est définitivement retiré des écrans et Deathproof est proposé en premier avec sa projection en exclusivité au festival de Cannes, Tarantino étant plus « respectable » et surtout plus bankable. Et là, le papa de Mr Orange se met un peu trop en avant, défendant le Boulevard de la mort comme un film unique et non plus comme la première partie d’une œuvre à quatre mains. Autant le dire, alors que tout le monde se précipite sur le « Nouveau film de Tarantino », peu se préoccupe de l’avenir de Planète Terreur, qui sera tout de même relégué à une sortie pendant l’été 2007, Rodriguez ne devant donc se contenter que des quelques miettes laissées par son ami plus opportuniste que jamais. Son film sort donc dans l’indifférence totale et fait à peine un quart du chiffre qu’avait fait les aventures de Jungle Julia…


Agaçant lorsque l’on se souvient des véritables ambitions du duo à la base… Surtout lorsque l’un des deux se sera servi d’un concept pour rebondir et finalement offrir son nouveau film, oubliant totalement la contribution de son compère, tandis que celui-ci se sera totalement investi dans une production au fond et à la forme très « oldies ». Le résultat artistique est pourtant là : le film de Tarantino est un très grand moment, ultra jubilatoire, cinéphilement jouissif mais ne gardant que très peu de ses envies matricielles et le film de Rodriguez est le seul et l’unique à avoir réussi le pari d’être une pure bande d’exploitation… La preuve en est la forme de visionnage : tandis que le Boulevard de la Mort est un film à absolument voir en version originale et sur grand écran (sa vision sur téléviseur faisant perdre incroyablement de sa valeur), Planet Terror est un vrai moment de frousse vieillotte dont la présence dans les multiplexes était à la fois excitante tout en faisait tâche, tant Rodriguez a réussi à faire un film qui semble être une œuvre d’une autre époque. A long terme, le film de Tarantino risque de n’être qu’un simple épisode dans la carrière du mauvais garçon alors que celui de Rodriguez, infiniment plus honnête, passera sans aucun doute le poids des années par son côté génialement volontairement mauvais et son traitement l’affiliant à une autre époque, celle des bonnes vieilles bandes des vidéoclubs des années 80 dont raffole une grosse partie du public cinéphile. Les deux hommes sont certes aujourd’hui fâchés suite au comportement toujours plus encombrant du génie Tarantino (il suffit de regarder les interviews d’époque ou les suppléments des deux films en DVD…), mais la relève semble être en marche, entre le très prometteur Eli Roth qui se lance dans sa compilation de fausses bandes annonces et Rob Zombie qui continue sa toute jeune mais tellement exceptionnelle carrière toujours un peu plus thématiquement rétro, appelant des personnes comme Udo Kier, Sid Haig, Brad Douriff à ses côtés… Tarantino risque de continuer à faire du Tarantino (ses deux suites de Kill Bill traînant toujours dans un coin…), ce qui n’est peut-être pas plus mal vu le talent certain du monsieur et Rodriguez, outre une suite pour Sin City, se lance dans la version longue de Machete pour un direct-to-dvd, qui placera enfin Danny Trejo à la place qui lui est due. Pour toutes ces raisons, on phantasme à l’idée d’une sortie –hélas impossible- de Planète Terreur en VHS ou diffusé en pleine nuit sur M6 avec des pubs au milieu, pour pouvoir vraiment le voir d’une manière foireuse ! En attendant, il est certain que les partisans de Rodriguez risquent de s’opposer encore très longtemps aux fanatiques de Tarantino…
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