Il y a des moyens moins radicaux de se faire connaître que d’envoyer une cafetière brûlante au visage de sa partenaire. C’est pourtant ce que fait Lee Marvin quand il interprète l’impitoyable Vince Stone et qu’il brûle la starlette Gloria Grahame, sous la direction de Fritz Lang dans le film noir
Règlement de comptes. Nous sommes en 1953, et la séquence choque les spectateurs, peu habitués à une scène de violence aussi réaliste. Il n’en faut pas plus à Lee Marvin pour être catalogué comme la brute de service, mais c’est pourtant ce second rôle, et bien d’autres du même acabit qui vont lancer sa carrière.
Bien décidé à entretenir sa réputation de dur à cuir à l’écran, l’acteur tient tête à quelques stars de haute volée, comme Spencer Tracy qui le reprend dans
Un Homme est passé, John Wayne, avec lequel il tourne pas moins de trois films,
Les Comancheros, La Taverne de L’irlandais et
L’Homme qui tua Liberty Valance, et enfin Marlon Brando, avec lequel il ne s’entend pas vraiment sur le tournage de
L’équipée sauvage. A propos de ce dernier, Lee Marvin dira d’ailleurs : «
Marlon Brando n’est pas un acteur très généreux. Il ne donne rien à ses partenaires. En revanche, il est très exigeant sur votre jeu, et si vous ne vous maintenez pas au niveau qu’il vous demande, il est capable de vous écraser ». Quoi qu’il en soit, tous ces longs-métrages constituent une belle lignée de films influents, dont certains lui permettent d’obtenir un rôle récurrent dans la série télé policière
M Squad (diffusée de 1957 à 1960), où il incarne le policier de Chicago Frank Ballinger, un dur à cuir bien évidemment. Lee Marvin racontait à l’époque à qui voulait l’entendre qu’il avait appris à jouer durant son service dans les Marines, notamment quand il lui fallait partir au combat sans laisser entrevoir la peur sur son visage, afin de ne pas donner l’avantage à l’ennemi. Blessé durant la bataille de Saipan, pendant la Seconde Guerre Mondiale, Lee Marvin n’a donc pas usurpé sa réputation à l’écran, mais malgré ses nombreux efforts, c’est la rencontre avec deux réalisateurs qui va s’avérer déterminante pour la suite de sa carrière. En 1952, Marvin rencontre le réalisateur Don Siegel, qui lui offre un petit rôle dans le western
Duel sans merci. Malgré un intervalle de douze ans, le futur réalisateur de
L’Inspecteur Harry se souviendra de l’acteur en 1964, quand il s’agira de chercher l’interprète idéal pour le personnage de Charlie Strom, tueur implacable et méthodique tout droit sorti de l’imaginaire de Ernest Hemingway, pour cette nouvelle adaptation de
The Killers, A bout portant chez nous.
Il s’agit déjà d’un premier vrai pas vers la gloire, puisque
A bout portant est le premier film dans lequel Lee Marvin tient la tête d’affiche, aux côtés d’un certain Ronald Reagan ! L’autre réalisateur influent dans la carrière de Lee Marvin n’est autre que Robert Aldrich, déjà connu grâce à
Vera Cruz, Le Grand Couteau et
En Quatrième vitesse. Celui-ci engage le dur à cuir pour son film de guerre
Attaque, où il lui donne un second rôle aux côtés de Jack Palance, en 1956. Le film enclenche une relation de travail fructueuse entre les deux hommes, puisqu’ils tourneront ensemble le plus gros succès de leur carrière,
Les Douze Salopards, ainsi que le moins connu
L’empereur du nord. Deux films où le charisme détonnant de Lee Marvin fait des merveilles.
Pourtant, même s’il a bâti sa carrière sur des rôles violents et radicaux, Lee Marvin atteint la reconnaissance du milieu grâce à son double rôle dans
Cat Ballou, western comique et parodique dans lequel il partage la vedette avec Jane Fonda, et pour lequel il gagne l’oscar du meilleur acteur. L’œuvre ne reste pas dans toutes les mémoires, mais elle permet à Lee Marvin d’accéder à la starification et à des projets de premier choix, menés avec l’aide de réalisateurs talentueux. Comme pour revenir à ses acquis, Lee Marvin enchaîne ainsi avec
Les Professionnels en 1966, superbe western de Richard Brooks dans lequel il incarne le leader d’une bande de mercenaires chargés de retrouver la femme d’un millionnaire texan, soit disant kidnappée par un bandit mexicain. Le film de Brooks propose une belle affiche, partagée par Robert Ryan, Woody Strode, Jack Palance, Burt Lancaster, Claudia Cardinale et Ralph Bellamy. Du beau monde, mais Lee Marvin saura encore mieux s’entourer l’année suivante sur
Les Douze Salopards, film de guerre d’une modernité étonnante qui relate la mission suicide d’une bande de rebuts de l’armée, qui sont chargés de faire sauter un repaire nazi durant la seconde guerre mondiale. Aux côtés de Lee Marvin, on retrouve Ernest Borgnine, Charles Bronson, John Cassavetes, Robert Ryan encore, Telly Savalas, Jim Brown, Donald Sutherland ou encore George Kennedy. Un casting imposant pour ce film influent, dont l’énorme succès profitera à tout le monde et donnera naissance à plusieurs films du même genre, comme par exemple
Quand les aigles attaquent avec Clint Eastwood, qui sortira l’année suivante.
La même année que
Les Douze Salopards, Lee Marvin revient sur le grand écran avec
Le Point de non retour de John Boorman, un film noir d’une nouvelle forme, dans lequel il incarne Walker, un homme bien décidé à se venger contre son ami Reese, qui l’a laissé pour mort dans le but de rejoindre l’organisation, le plus puissant syndicat du crime californien. D’origine européenne, John Boorman s’inspire de la Nouvelle Vague pour construire la mise en scène de son film et livre un classique qui ne sera pourtant pas apprécié en son temps. Si le film prend son temps pour devenir culte, Lee Marvin et John Boorman montent rapidement un nouveau projet ensemble, avec
Duel dans le pacifique, qui sort l’année suivante. Dans ce film presque muet, Lee Marvin partage la vedette avec Toshiro Mifune, l’acteur fétiche de Akira Kurosawa, et les deux hommes offrent chacun une performance mémorable en incarnant deux ennemis de guerre forcés de collaborer ensemble quand ils se retrouvent coincés sur une île déserte. Malheureusement, le film sera un échec sans appel, et John Boorman devra attendre quatre ans pour retrouver le succès, grâce à
Délivrance.
La carrière de Lee Marvin entame alors un déclin évident, qui sera tout juste rehaussé par quelques petites perles méconnues. L’acteur fait parler de lui sur le tournage de
La Kermesse de l’ouest, mauvaise comédie musicale dans laquelle il partage la vedette avec Clint Eastwood. En effet, même s’il incarne un joyeux drille, Lee Marvin retarde conséquemment les prises de vue en arrivant saoul sur le tournage du film. Ses frasques sont relayées dans la presse à scandale et font exploser le budget du film, qui connaîtra un échec majeur, malgré le fait que la chanson « Wandering Star », interprétée par Marvin lui-même, devienne disque d’or en se vendant à plus d’un million d’exemplaires. Au moment même où sa carrière bat de l’aile, Lee Marvin refuse d’ailleurs quelques rôles importants, comme il avait déjà pu le faire par le passé, quand il a refusé de jouer dans
La Guerre des mondes ou encore Et pour quelques dollars de plus… où il devait reprendre le rôle de Lee Van Cleef. Effectivement, en 1970, la star refuse d’incarner le général Patton dans le film de Franklin J. Schaffner au profit du petit western crépusculaire
Monte Walsh, dans lequel il incarne un cow-boy vieillissant, confronté à la modernisation de l’Ouest.
Pire encore, en 1975, Lee Marvin refuse le rôle du marin Quint, qui échouera à Robert Shaw, dans
Les Dents de la mer de Steven Spielberg. Le film connaîtra le succès que l’on sait, et Marvin avouera qu’il s’agit du plus grand regret de sa carrière. Malgré quelques rôles forts, comme dans
Carnage de Michael Ritchie,
L’empereur du Nord de Robert Aldrich ou encore
Au-delà de la gloire de Samuel Fuller, ainsi que quelques collaborations bienvenues (avec Charles Bronson dans
Chasse à mort, ainsi que Yves Boisset sur le très particulier
Canicule), Lee Marvin ne saura jamais retrouver ce qui a fait l’éclat de sa carrière, finissant même par gâcher son talent en reprenant son rôle de salopard pour une suite mollassonne réalisée pour la télévision en 1985. Le 29 août 1987, Lee Marvin succombera d’une crise cardiaque à l’âge de 63 ans. Son dernier rôle au cinéma sera celui du colonel Nick Alexander aux côtés de Chuck Norris dans
Delta Force. Une fin de carrière qui laissera un goût amer à ses fans, auxquels il reste tout de même une belle série de classiques pour se consoler.