Par - publié le 12 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 12 octobre 2009 à 10h46 - 1 commentaire(s)
Hanté par la peur du contact humain et la perte de l’identité, Possession, réalisé en 1981, ravive toutes les obsessions du polonais Andrzej Zulawski. Après des années d’attente, ce chef-d’œuvre absolu sort enfin en zone 2.



Peu importe dans le fond si on adhère ou pas au cinéma de Andrzej Zulawski : il y a toujours quelque chose d’incroyable à en tirer. Un film a priori anodin comme Mes nuits sont plus belles que vos jours possède autant de fulgurances que de passages à vide. Pourtant, on en retient le principal : un souvenir opaque d’images bizarres taillées à même les ténèbres. Sur le papier, Possession ressemble à un vaudeville trash dans lequel un mari (Marc, interprété par Sam Neill, tellement déphasé qu’il en devient excellent) est cocufié par une femme (Isabelle Adjani) qui se tord d’amour et de passion pour un monstre. En l’état, un synopsis de mélodrame conjugal gangréné par l’horreur métaphysique, l’hystérie et le fantastique, genre avec lequel il a commencé dans sa période polonaise des années 70 (La troisième partie de la nuit, qui peut être vu comme un brouillon de Possession) et qu’il a poursuivi plus tard avec le sous-estimé Chamanka. A l’écran, un chef-d’œuvre d’incarnation d’idées formelles dans lequel on retrouve son goût de la passion braque, du romantisme exacerbé, de la manipulation des corps et de la peinture Bosch d’un monde en proie aux forces du mal.



Le résultat était tellement dérangeant qu’il a connu les foudres de la censure. Il en existe trois versions : une américaine, intégralement remontée, de 80 minutes, une française de 127 minutes et une anglaise de 118 minutes. Les VHS françaises reprenaient le montage anglais. Jusqu’alors, seul le DVD américain proposait la director’s cut de 127 minutes, sans version française ni sous-titres. En interview, Zulawski cite souvent Ingmar Bergman pour la construction de ses scénarios en affirmant que le meilleur script doit être comme une pièce de théâtre, avec seulement des dialogues. Pour lui, filmer une histoire revient à filmer ce qui doit dépasser le spectateur en multipliant les strates de sens et d'interprétations. Autour du thème du double, il propose avec Possession une histoire à évolution continue, à géométrie variable, à transformations à vue. On peut la considérer de différents points de vue : politique, métaphysique ou émotionnel.


En prenant la première option, le choix de situer l’action en Allemagne devient une clef essentielle à la compréhension. Le couple Sam Neill/Isabelle Adjani habite dans un appartement, en face du mur de Berlin, devenue ville apocalyptique et angoissante. La menace, c’est un monstre répugnant créé par Carlos Rambaldi (E.T.) qui, sans que ce soit clairement défini, cristallise tous les démons d’un pays entre deux époques. En considérant la seconde, il s’agit du parcours identitaire d’une femme schizophrène par instinct de survie dans un monde dépourvu de spiritualité. L’impression d’être dans un purgatoire se traduit par des détails infimes : l’importance du rouge pour représenter l’enfer ou la présence d’un escalier en colimaçon proche d’un yggdrasil symbolisant une montée au paradis impossible dans les dernières scènes. La fusion du bien et du mal a lieu lorsque le mari surprend sa femme baisant avec le monstre (le corps d’Adjani cadenassé par des tentacules). A la fin, la contamination a lieu et les doubles prennent possession des humains. Le double de la femme a les traits rassurants d’une maîtresse d’école aussi douce qu’une Iseult aux blanches mains. Le double du mari n’est qu’une écorce vide. De cet usage du personnage et de la narration qui en découle naît un questionnement à propos de l’existence envisagée en tant que leurre permanent. On peut aussi faire fi des interprétations pour profiter d’un climat angoissant et paranoïaque.



Au-delà de l’intelligence de cinéma (des mouvements de caméra hallucinants, une gestion consommée de l’espace et du hors-champ) et de la liberté du scénario, c’est l’implication extrême des acteurs chez Zulawski qui donne un surplus d’ambiguïté. Dans la première scène de L’important, c’est d’aimer, Romy Schneider, actrice qui partait du néant à une étrange plénitude, n’arrive pas à dire qu’elle aime lors d'une séance de photos pornographiques. Après avoir vécu le pire, elle finira par le dire avec ses tripes à la fin à celui qu'elle aime. Dans Possession, un plan-séquence dans les couloirs d’un métro où Isabelle Adjani exécute une transe hystérique reste dans les mémoires. Dans les années 70-80, l’actrice était au sommet de son art. On pouvait la voir dans des propositions de cinéma excitantes (L’histoire d’Adèle H., de François Truffaut; Nosferatu, fantôme de la nuit, de Werner Herzog; Mortelle Randonnée, de Claude Miller, ou encore L'été meurtrier, de Jean Becker).



Grâce à elle, Possession est devenu ce grand bloc d’étrangeté qui va jusqu’à franchir déraisonnablement une ligne au-delà de laquelle on trouve une sorte d’hystérie maladive, une démence du sens et des affects. Comme à ses plus belles heures, Zulawski y touche le fond baroque de la folie en adoptant le style de l’instabilité, où les êtres et les choses se répondent pour mieux se contredire. L’impact psychologique sur le spectateur est comparable à celui de The Tenant, de Roman Polanski, que l’on attend lui aussi en zone 2. Par chance et surtout par sa rareté, le film a échappé à toute proposition de remake. En même temps, qui aurait osé? Reproduire un tel traumatisme paraît impossible aujourd’hui.
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