
Au-delà du jeu d'esprit que constituent les nouvelles d'Asimov, ses lecteurs comprennent vite que de telles Lois finiront par devenir cardinales à mesure que l'humanité s'entourera de machines de plus en plus "intelligentes" et autonomes. Durant les années 40 et 50, l'écrivain n'aura de cesse de mettre à l'épreuve la cohérence de ces Lois à travers une série de nouvelles qui sont autant d'études de cas. Tout y passe, de l'exploration spatiale à l'architecture, des tâches ménagères à la politique (Asimomv allant jusqu'à imaginer un Robot président, programmé pour le bien commun). Chaque nouvelle nous montre le Robot entrer en conflit avec une des Lois, ce qui a généralement pour effet de la faire bugger purement et simplement. L'écrivain est décidé à débarrasser la littérature de S.F. du "complexe de Frankenstein" qui afflige ses robots depuis leur apparition. Mais il faudra quelque décennies pour que le Cinéma, plus friand de cataclysmes que d'études de cas, s'éloigne à son tour du robot frankensteinien.
Gort, robot du Jour où la Terre s'arrêta (1951), a au moins une excuse : il n'est pas au service de l'humanité mais de son maître alien Klaatu; il peut donc menacer tout humain sans risquer le court-circuit. Quant à Robby le Robot dans Planète Interdite (1956), il se contente de jouer les domestiques et n'est donc pas amené à zigouiller son propre maître qui pourtant le mériterait bien. Mais dans la culture collective des années 50, le Robot demeure fermement attaché à sa nature monstrueuse et incontrôlable, comme le prouve la comédie avec Katharine Hepburn et Spencer Tracy, Une Femme de tête (1957), où une chaîne de télé dirigée par une intelligence artificielle cumule les catastrophes.

A la première du film 2001, l'odyssée de l'espace (1968), Isaac Asimov, comptant parmi les invités, quitte la salle avec fracas au moment où l'ordinateur de bord HAL 900 occit son premier astronaute. Pourtant, cette violation élémentaire des Lois de la Robotique n'est pas faite à la légère. A y regarder de près, l'IA du film de Stanley Kubrick nous est montrée sous l'influence du Monolithe Noir, sorte de pierre philosophale cosmique qui a précisément la particularité d'émanciper les esprits. Ainsi, le meurtre dont se rend coupable HAL 900 n'est pas qu'un simple dysfonctionnement de son système; il est la marque de sa libération, l'indépendance prise vis-à-vis de son créateur. Pour Kubrick, il s'agit là d'une relecture particulièrement érudite du mythe d'Abel et Caïn, dans lequel Caïn, en tuant son frère, ne devient pas seulement le premier meurtrier de l'Histoire mais aussi et surtout le premier Homme à s'affranchir de son Créateur (qui était censé protéger Abel). Cette lecture du mythe, déjà proposée par Baudelaire ou Victor Hugo en leur temps, se retrouvera dans un autre film de S.F. sous influence kubrickienne : A.I. Artificial intelligence (2001). Dans le film de Spielberg, lorsque l'androïde David découvre l'horreur de sa condition, il entre dans une rage incontrôlable et décapite un de ses jeunes doubles (une scène particulièrement hardcore pour un film tout public !). Spielberg filme ce meurtre rituel à travers une lampe fixée au plafond, dont la forme évoque un oeil qui englobe la scène (« L'œil était dans la tombe, et regardait Caïn » nous dit Victor Hugo). Cet acte de violence à l'encontre de son "frère" est ce qui permettra à David de franchir le pas de son émancipation, comme en témoigne la scène suivante où il découvre l'intériorité de son visage.
Qu'on se rassure, tous les films de S.F. ne tutoient pas ainsi les hautes sphères philosophiques, et d'autres robots trouveront le chemin de leur émancipation de façon nettement plus bourrine. Les androïdes du parc Mondwest (1973) de Michael Crichton se mettent à zigouiller du touriste à la pelle à la suite d'un simple court-jus (d'un autre côté, quel être humain ne rêverait pas d'en faire autant ?). Dans la saga des Terminator (1985), aucune indication ne nous est donnée quant à la soudaine prise de conscience de Soi du réseau Skynet. Et la guerre qu'il déclenche alors à l'encontre de l'humanité viole tous les principes d'Asimov puisque les machines se mettent à fabriquer leurs propres machines sans aucun regard pour l'existence humaine ou leur existence propre (les Terminator étant tous kamikazes). Pour justifier que des Robots puissent impunément s'en prendre aux humains, les scénaristes préfèreront imaginer que ces derniers ne sont pas la création de l'humanité mais une race alien aux origines mal définies. Ainsi, les Borgs de la saga Star Trek (visibles dans le film Star Trek First Contact - 1996) sont une forme d'organisme assimilateur bien connu de la littérature de S.F. et qui s'avèrent, accessoirement, très proches de machines dans leur conception. Le Virus du film de John Bruno (1999) en est un dérivé évident, assimilant les organismes biologiques sous forme robotique et créant quelques visions d'enfer aussi esthétisantes que scientifiquement douteuses.

C'est également en 1999 que le premier Matrix réimplante l'idée d'une humanité soudainement subjuguée par l'intelligence artificielle qu'elle a créée. Si l'on s'en tient au premier film, le concept est tout aussi incohérent et "anti-asimovien" que dans les Terminator ou leurs dérivés. Mais les dessins animés Animatrix amènent au spectateur attentif quelques indices qui redéfinissent tout ce que l'on croit savoir. Dans l'épisode Seconde Renaissance, en effet, nous est montré la signature d'un contrat liant l'Humanité et les machines, contrat à la suite duquel s'opère un étrange "reboot" qui va mener à la constitution de la Matrice. Ainsi, il est tout à fait possible de considérer que tout le parcours de Neo, dans les trois films de la saga, est la condition et l'application de ce contrat visant à créer cette fameuse "Seconde Renaissance". Lorsque Neo s'abandonne à la Machine, à la fin de Matrix Revolutions, il la féconde de cette fameuse "anomalie systémique" qu'il représente, amenant l'humanité dans le Coeur de la machine et lui permettant ainsi de se régénérer et se libérer de ses chaînes. Ainsi, les trois films de la saga Matrix pourraient être vus comme l'illustration de ce qui se passe à l'intérieur de l'ordinateur HAL 900, dans cette séquence cruciale de 2001, l'odyssée de l'espace qui déplut tant à Asimov.

