Par Florent Kretz - publié le 12 novembre 2008 à 15h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h30 - 1 commentaire(s)
Depuis quelques jours est disponible dans le commerce un joli coffret regroupant trois des mythiques films d’un génie de l’animation : Ray Harryhausen. Dans l’esprit de tous pour être l’homme derrière l’affrontement légendaire de Jason contre une armée de squelettes, l’animateur aura offert au cinéma les grandes heures de la stop motion. Bien plus qu’un simple technicien, il aura offert au septième Art une aura magique et fantastique, insufflant véritablement la vie à ses créatures de légende. La sortie de quelques uns des métrages cultes nous offre donc l’opportunité de revenir brièvement sur le parcours de l’un des grands rêveurs d’Hollywood.



Malgré sa sortie relativement discrète dans les bacs, il y a un rendez-vous que les cinéphiles ne doivent pas manquer : si les jalousies fomentaient à la vue du magnifique coffret uniquement disponible outre atlantique et comportant une reproduction de l’Ymir, la créature reptilienne, Sony nous fait un drôle de cadeau. Le coffret sera lui aussi distribué en France avec un sous-titrage présent sur l’intégralité des riches suppléments et ce pour une somme beaucoup plus raisonnable mais au sacrifice de la statuette. Les aficionados seront sans doute déçus mais devront tout de même reconnaître l’effort fait pour que, pour une fois, les bacs français ne soient pas ravitailler sur le tard. Surtout que les six galettes sont pleines à craquer, quand bien même certains documents similaires se verraient placés sur les trois disques bonus. Mais qu’importe puisque ce coffret Ray Harryhausen reste tout de même l’une des pièces les plus intéressantes proposées pour le mois de novembre. D’ailleurs les compléments, tous plus pertinents les uns que les autres, se voient gentiment éclipsés par la qualité des trois métrages proposés pour la première fois en couleur. Rassurez-vous le noir et blanc original est aussi là mais on ne refusera jamais de se laisser emporter sous la forme souhaitée, et miraculeusement offerte quelques cinq dizaines d’années plus tard. Car nous pouvons être certains que ceux qui ne connaissent pas encore le travail du grand Harryhausen sauront se laisser avoir par le génie dont cet homme sut faire preuve : c’est bien simple, encore aujourd’hui, le final du très bon A des millions de kilomètres de la Terre est toujours aussi bouleversant et sa créature -l’Ymir mentionné plus tôt, reste incontestablement l’une des plus belles bestioles que le Cinéma ait connu… A près de quatre-vingt ans, le pape de l’animation n’a rien perdu de son aura magnifique et reste toujours l’un des passages obligés de l’industrie du rêve.



Le terme industrie étant, du reste, mal choisi pour désigner l’univers de Ray Harryhausen. Car aussi vrai qu’il sera le magicien de toute une époque et le maître immortel des plus grands actuels, il gardera son innocence en ne se vendant jamais totalement aux studios : préférant travailler en dehors des grandes enseignes, intégrant sa propre sensibilité dans les monstres que les producteurs considèrent comme simples rebondissements, l’animateur conservera une indépendance et une insouciance enfantine qu’il parviendra à mettre en parallèle -et de façon remarquable- avec les contraintes énormes que représentaient, à l’époque, de tels essais dans des productions. Ne serait-ce que l’impossibilité de tourner plusieurs prises et l’obligation de réussir du premier ne parvinrent jamais à parasiter sa joie d’offrir la vie à des créatures de légende qui firent du Cinéma ce qu’il devrait être : une porte vers une dimension d’évasion et de rêve… Avec une philosophie consistant à penser que ce qui se passe sur l’écran est vrai et que l’analyse finit toujours par rendre les choses irréelles, il décide de se faire le sauveur de l’imaginaire en intégrant le mieux possible ses monstres et autres curiosités dans les métrages… et comme il le précise si bien : les chimères doivent être réelles mais pas réalistes ! Précision qui affine un peu plus le portrait d’un homme pour qui toutes les attaques de squelettes, de martiens, de poulpes géants ou de cerbères sont fatalement vraies pour peu qu’elles soient offertes avec le cœur. Un amoureux de Cinéma, un passionné d’aventure, un génie de l’imagination et un faiseur de monstre incommensurable, Ray Harryhausen est tout ça à la fois. Et cette volonté de faire de la fantaisie juvénile une vérité absolue, il la tient de ses toutes premières années.


Originaire de Los Angeles où il naît en 1920, le jeune Ray Harryhausen se voit très vite confronté au domaine de la fiction pelliculaire alors en plein essor. Il n’a que cinq ans, par exemple, lorsqu’il découvre dans les salles obscures le Monde Perdu réalisé par Harry O. Hoyt. A la fois traumatisé et fasciné par les créatures préhistoriques qui errent dans cette adaptation du roman d’Arthur Conan Doyle, il se passionne alors pour l’anthropologie. Pas bien âgé mais certain que les dinosaures existent (il les a vus sur l’écran), il voue un véritable culte aux monstres d’antan mais malheureusement la vérité finit par éclater : leur race a bel et bien disparue… Retournant voir la bande qui l’avait tant émerveillé, il remarque le nom du magicien qui lui avait permis cette rencontre improbable : Willis O’Brien. Comprenant le génie de cet homme à avoir ressuscité les géants le temps d’un film, il se lance dans la construction de petits dioramas et propose des reconstitutions à ses amis émerveillés. A treize ans, il est certain qu’il finira associé de près ou de loin aux bestiaux qui l’obsèdent et la vision du nouveau travail d’O’Brien le conforte dans cette voie : il se rend en salle pour découvrir un film dont tout le monde parle, un certain King Kong. Son idole vient de signer la performance de sa vie en faisant délirer l’intégralité de l’audience : le final en haut de l’Empire State Building est l’un des moments les plus bouleversants alors découverts dans les salles et Harryhausen trouve enfin sa vocation. La mort de Kong lui fait tellement de mal qu’il se décide à vouer sa vie aux monstres et autres chimères incroyables. Plus encore que d’offrir du divertissement pour le public, il fera des films pour ses créatures.



Il commence alors sérieusement à réaliser des petits métrages dans lesquels il reproduit les techniques employées par O’Brien. Déjà metteur en scène de quelques courts, il persévère jusqu’à commencer à obtenir un résultat crédible. Et quels sont ses personnages principaux ? Des dinosaures ! Commençant à obtenir quelques effets, il contacte son idole : ce dernier à la lecture de la lettre lui conseille d’aller fréquenter certains cours dont ceux d’anatomie pour bien comprendre l’art du mouvement. En 1937, il rencontre enfin O’Brien. Devenant l’assistant de George Pal sur une courte période, il fait ses gammes et continue ses essais, réalisant ici et là quelques courts personnels. Il se fait vaguement connaître dans le métier pour son aide apportée à la série des Puppetoons mais la guerre éclate et il se retrouve incorporé. Ami de Frank Capra avec qui il passe toute cette période, il reste persuadé de sa vocation. Plus d’une dizaine d’années après leur première rencontre, O’Brien, convaincu par le réel talent de son filleul, lui propose enfin d’intégrer son équipe : cette dernière doit s’occuper des nombreux plans de Mighty Joe Young que réalise à nouveau Shoedsack. Totalement impliqué dans le processus, il apprend autant qu’il expérimente ce qui fait que bientôt, l’élève semble dépasser le maître. Il commence à faire de la stop motion quelque chose de plus en plus fluide et se sépare petit à petit de son idole pour tenter sa chance. Acceptant quelques animations pour divers productions, il fait une rencontre décisive en 1953 alors qu’il s’apprête à travailler sur les trucages de Le monstre des temps perdus. Se liant d’amitié avec le producteur Charles Schneer, le succès de ses effets est tel que son ami lui propose de produire les métrages sur lesquels il souhaite bosser. C’est avec ce producteur que, durant vingt-cinq ans, Harryhausen va pouvoir explorer un maximum sa technique mais surtout développer sa technique. Débutant calmement mais sûrement avec Le monstre vient de la mer en 1955, il réconcilie totalement le public avec les films de monstres exceptionnels qu’il avait tendance à délaisser depuis quelques années. Sur le suivant, Les soucoupes volantes attaquent, Harryhausen tente un peu tout et n’importe quoi, celui-ci, participant aux scénarios, écrivant des scènes lui permettant d’expérimenter. Faisant varier son registre, le succès est encore au rendez-vous.



Mais beaucoup moins tout de même que Le septième voyage de Sinbad qui, fort d’un budget plus conséquent, lui permet de faire ses expériences mais cette fois-ci en couleur. Dans ce dernier, tout est bon pour une intervention fantastique : cela tombe bien puisque certains spectateurs ne viennent que pour découvrir ces séquences oniriques. Un succès colossal aussi bien public que technique ou critique plus loin, Harryhausen s’attaque à Jason et les Argonautes, fresque encore plus ambitieuse mais dans laquelle il pousse toutes les limites, bouclant la boucle du passé -avec de beaux hommages à O’Brien- et tendant activement vers le futur. Installé à Londres depuis quelques temps, il pose les bases pour les suivants, n’hésitant pas au travers de ses films (sur lesquels il est coscénariste systématiquement) à écrire les premiers chapitres des épisodes à venir. Précurseur ou contemporain génial, il continue à défricher le terrain en alignant des métrages sublimes tels que Les premiers hommes dans la lune ou en continuant le série des Sinbad (qui formeront une trilogie). Toujours plus grand dans ce qu’il fait, les techniques pourtant évoluent et la stop motion ne se montre plus aussi percutante auprès des spectateurs qu’autrefois. Il prend donc un peu de recul et se décide à signer une œuvre finale sidérante. Il s’agira de Le Choc des Titans qui se laissera découvrir en 1981. Dernier film de sa carrière, celui-ci aura le double statut de coup d’éclat final mais aussi de mort de l’animation image par image traditionnelle, la montée de nouvelle technique la rendant obsolète… Malgré tout, il se révélera être le déclencheur d’une multitude de vocation : combien sont ceux qui reconnaissent que Harryhausen est l’homme qui les a fait rêver à tout jamais ? Véritable génie à la sensibilité folle, préférant défendre ses monstres que les humains, il sera l’un des symboles d’un cinéma de divertissement intelligent : un cinéma redonnant sa dimension fictionnelle pour mieux en appuyer son existence réelle légitime. Plein de monstres, d’aventures fantastiques, de confrontations magiques et autres développements oniriques, l’univers de Ray Harryhausen fait partie de ces touches intemporelles de fraîcheur… Car ses films sont de ceux que le temps n’atteindra jamais et d’où la passion ne se dissipera que rarement : les œuvres de Ray Harryhausen sont de celles qui rappellent pourquoi le Cinéma est si beau et ils sont rares ceux qui y parviennent…

Florent Kretz
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