Par - publié le 30 avril 2008 à 10h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 14h37 - 0 commentaire(s)
Evénement de taille : Red Road, premier film remarquable d’Andrea Arnold, sort – enfin – en zone 2. Une injustice enfin réparée, plus d’un an après sa sortie dans les salles Hexagonales. Hélas peu vu, ce premier segment du concept Advance Party repose sur un principe similaire aux règles fomentées par la charte du Dogme (trois réalisateurs développent, à partir des mêmes personnages, des scenarii différents dans un pays déterminé : l'Ecosse). Cet uppercut déchirant traque avec crudité et subtilité les vacillements perceptibles d’une héroïne brisée qui a renoncé depuis longtemps à vivre. La caméra, sensible de partout, reflète l’urgence de l’attraction charnelle, du bouillonnement psy. Comme récemment Jane Campion avec In The Cut, exercice de style mirifique et si mésestimé, la cinéaste simule les oripeaux du thriller ludique pour ausculter le désir cru dans un écrin camaïeu et déshumanisé. Avec un courage inouï, elle n’a pas peur de se cogner à l’indicible, aux fantasmes interdits, aux aspérités de la vie. Immense charivari pour un diamant noir étincelant de beauté.



Pour peu que vous ayez oublié de le découvrir en salles, la séance de rattrapage s’impose. Red Road, premier long métrage d’Andrea Arnold, cinéaste inconnue au bataillon et vraie révélation, appartient à cette catégorie de films qui vous jettent dans le vide. Sa route scénaristique s'apparente à celle d'un road-movie hardcore : rouge comme le sang, noire comme la mort, brûlante comme l'enfer avec du danger, du vertige et du risque dans un décor urbain où l’amour d’autrui semble banni du vocabulaire. Dès la première scène, le spectateur découvre Jackie, personnage que l’on sent blessé, sensible, farouche. Opératrice pour une société de vidéosurveillance, elle doit contrôler les moindres agissements des habitants pour avertir les flics en cas d’agression. Le reste du temps, elle fuit les relations humaines, se cloître dans sa maison hantée par l'absence affective et baise sauvagement avec un mec rencontré par hasard avec lequel elle ne noue aucune complicité charnelle. Lorsqu'elle est invitée à un mariage et se déplace pour renouer contact avec le monde (ce qui ne lui arrive que très rarement), elle fait mine d'ignorer un tableau de famille révolu et laisse échapper deux trois sourires tristes pour rassurer ceux qui, à force de se poser trop de questions, émettent des jugements hâtifs. La demoiselle - souvent filmée de dos (la seule partie du corps qu'elle ne voit pas et que, de manière générale, nous ne voyons pas) – traque la vie des autres pour éviter de se regarder soi-même. Au gré de ces visionnages intempestifs, elle se lie d'affection pour des badauds errants et s’émeut d’afflictions minuscules dans le camaïeu froid et sombre de la ville. Un soir, croyant détecter une agression, elle reluque complaisamment un fragment de vie sur l'écran: un homme et une femme sur le point de se battre qui se réconcilient en faisant l’amour en plein air sans se soucier de ce qui se passe aux alentours. Alors que ses pulsions soudaines l'invitent à raviver des désirs trop longtemps endormis, Jackie reconnaît une silhouette; puis, un visage, qu'elle aurait préféré oublier. Et son regard n'exprime qu'une seule émotion : la haine.



En épiant cet homme avec une insistance dérangeante, elle va chercher à se rapprocher de lui quitte à pénétrer son univers clos. A chaque tentative inquiétante, elle ramasse des bouts de pierres et des bouts de verre qu’elle camoufle discrètement. Lorsqu'il la croise, il ne se souvient plus d'elle ; elle, pourtant, ne l'a pas oublié. C'est le suspense de ce film remarquable : quel secret lie ces deux personnages ? Que cherche Jackie ? Pourquoi lui ? Toutes les hypothèses, même les plus improbables, ont le temps de germer durant la vision du film qui mise dans un premier temps sur l’imagination fertile du spectateur; puis sur sa compassion, sa capacité à endurer les épreuves douloureuses et à s’émouvoir d’un destin brisé. La lenteur du récit propre à celle d’un cauchemar froid où le poids du souvenir écrabouille la raison lui permet de recoller les éléments tout seul comme un grand. On ne sait pas bien ce qui se passe à l'écran et c'est de là que naît le tumulte de Red Road. De la même façon, on ne sait pas très bien où l'on se situe en terme de cinéma: en multipliant les supports formels, la réalisatrice Andrea Arnold, futée sans être manipulatrice, semble musarder dans le rapport Antonionien avec l'image, dans le thriller Hanekien où un dispositif de surveillance serait l'enjeu d'un thriller cauchemardesque, dans une parabole sur le voyeurisme et la solitude. Puis oublie tout. Ce qui l'intéresse - et nous intéresse par la même occasion - réside heureusement ailleurs: dans des zones plus viscérales où chacun est libre de se perdre.


En instillant une atmosphère lymphatique et sournoise, la réalisatrice oppose l'intimité de Jackie au tintamarre urbain qui s'agite autour d'elle, confronte des milieux sociaux, zoome crûment pendant une scène de sexe non simulée afin de retranscrire l'ambivalence des sentiments (un rapport sexuel enfin animé par le désir et le choc d'une révélation dévastatrice sur le point d'émaner). A un moment précis, elle abandonne sa mise en scène drastique pour quelques coquetteries visuelles (la fête dans un appartement lugubre, esthétisée à outrance, qui transpire le malaise) et cherche à retranscrire un état de trouble psychologique. Au bout de ce cheminement rude et intense, lorsque toute la vérité éclate dans un râle de jouissance et de douleur, on est bouleversés. Bouleversés parce qu’on a vécu chaque situation comme un coup de poing au ventre. De la froideur des premières images anonymes, on finit par cerner les raisons de ce renoncement à la vie. Cette histoire aux accents mortifères, d’une tristesse tout sauf mélancolique ou affectée, ne révèle ses plaies que par strates émotionnelles et semble avoir été taillée à même des limbes dangereuses. Evoquant Keane, de Lodge Kerrigan pour la confrontation à la solitude nue d’un individu énigmatique et meurtri, Red Road invite à une cérémonie secrète et exclusive. Personnage qu'on n'abandonne pas vulgairement sur le bas-côté d'une route, Jackie reprend naissance devant une caméra qui la love généreusement de toute cette affection dont elle a manquée. Comme toujours dans ce genre de films, il faut un acteur hors pair qui sache remiser au placard les travers de la performance ostentatoire. La révélation ici, c'est Kate Dickie, indiscutable. Le trouble de son personnage devient le nôtre, sa déchirure aussi: Red Road, film discrètement bouleversant sur la rouille intime des êtres, parcouru par une douleur lancinante, empoigne avec une féroce détermination pour ne plus laisser tranquille.



Au cinéma, le désir féminin est le sujet casse-gueule par excellence. L’un des derniers films à avoir osé aller au bout de cette obsession féminine, c’est In the Cut, de Jane Campion, faux film noir divinement mis en scène, dans lequel la réalisatrice de La leçon de Piano simulait les us et coutumes du genre polardeux pour dessiner en filigrane le portrait d’une femme esseulée, malheureuse en amour, perdue dans le tumulte urbain, incarnée par Meg Ryan, méconnaissable. Depuis sa rupture avec son ex (interprété par Kevin Bacon, personnage secondaire très mystérieux), elle ne baise plus, se perd dans les mots qu’elle glane dans la ville et écrit un livre sur l’argot. Un jour, elle s’égare dans les sous-sols d’un bar et assiste, par inadvertance, à une scène marquante: une femme qui suce le sexe d’un homme. Voyeuse, elle regarde, intriguée. L’intensité de cette relation se mue en choc érotique : le personnage de Meg Ryan retrouve toutes les sensations qu’elle avait péniblement eu envie de renier pour ne plus souffrir. Le lendemain, hasard ou coïncidence : on retrouve la femme qui prodiguait cette fellation, sauvagement assassinée. Une enquête est ouverte : un flic (Marc Ruffalo) se ramène chez la miss pour tenter d’en savoir plus. A son contact, en observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, elle se ranime. Le film a beau être parsemé de symboles phalliques un tantinet voyants; il n’en demeure pas moins une remarquable définition du désir féminin au cinéma. Il s’y exprime la renaissance d’un désir mort, le plaisir de l’abandon charnel, et surtout une érotisation du corps masculin, magnifié par une Jane Campion qui a quelque peu oublié le mystère trop indicible de son faussement académique Portrait de femme et surtout la charge anti-mecs de Holy Smoke. Là, elle touche à l’essentiel, gratte la rouille existentielle de son héroïne blafarde et fait passer la psychologie avant les retournements de situation inhérents au polar. La perversion du genre n’a visiblement pas plu aux spectateurs qui se sont demandés pourquoi le rythme était aussi lent. Réponse: parce qu’on suit la reconstruction d’une femme et qu’on se moque des codes.



Dans Red Road, c’est exactement la même démarche: la route est lente, sinueuse, inquiétante, âpre et, au bout du chemin, bouleversante. Alors qu’on emprunte le chemin du thriller (une femme cherche visiblement des noises à un homme), la réalisateur s’intéresse à un autre sujet: l’ambivalence des désirs chez une femme pour un homme mystérieux (elle se sent irrésistiblement attirée par sa virilité). Plus qu’un hommage aux films de Jane Campion, dont Andrea Arnold est sensiblement une disciple pour ne pas dire une émule, Red Road reluque dans la direction d’un certain Antonioni, ne serait-ce que dans le postulat de base (le rapport trouble aux images, le voyeurisme, les ravages de l’imagination). On pense à Identification d’une femme, dont la morale reste que l’homme et la femme ne se comprennent pas et n’arrivent pas à communiquer leurs désirs réciproques, mais surtout au Désert rouge, qui plonge dans les dysfonctionnements d’un couple en crise : une femme (sublime Monica Vitti), mariée à un industriel et mère d'un petit garçon, est sujette à de fréquentes crises d'angoisse. Elle erre dans la triste banlieue industrielle de Ravenne tout en essayant de donner sens au monde qui l'entoure et recherche le réconfort auprès d’un ami de son mari venu recruter de la main d'oeuvre pour fonder une usine en Patagonie. Mais celui-ci se révèlera également incapable de la comprendre et elle retournera à ses interrogations sans réponse. On retrouvait ici toutes les obsessions souterraines du cinéaste italien, alors au sommet de son art: l’incapacité de communiquer ce que l’on pense ou ce que l’on ressent, le malaise indicible, le sens de la vie, la misère affective et sexuelle, ce genre psy qui ne s’abîme pas dans le psychologisme. Toutes sortes de réflexions auxquelles Red Road contribue silencieusement, humblement.
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