Par - publié le 30 juin 2008 à 05h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h54 - 2 commentaire(s)
Avant de voir ce qu’il va proposer du remake de Bad Lieutenant avec Nicolas Cage à la place de Harvey Keitel (genre de gageure casse-gueule – comment passer après un chef-d'oeuvre qui reste l’un des meilleurs Abel Ferrara? – qu’il doit adorer), Werner Herzog a réalisé Rescue Dawn, qui relate le parcours chaotique d'un brave soldat tout dévoué aux valeurs US pendant la guerre du Viêt-nam dans les années 60. Après avoir utilisé cette histoire vraie pour en tirer un documentaire sous la forme d'un portrait, il propose l’envers fictionnel du même événement avec dans le rôle principal, Christian Bale. A défaut d’être sorti au cinéma, Rescue Dawn paraît directement en DVD et permet de renouer avec les éternelles obsessions de Herzog: où se situe le documentaire? Où se situe la fiction? Dans son genre, un exercice passionnant, à condition de ne pas le réduire à un simple film de guerre. Ce qu’il n’est pas.



A l’origine, il y a une histoire vraie. Celle de Dieter Dengler, pilote de l'US Navy idéaliste, prisonnier au Laos en 1966, qui va souffrir le martyr et passer de longs jours en tentant de survivre dans un bourbier délétère. Ce qui le meut, c’est l’espoir d’une évasion. Donc une forme de foi. Sur le papier, pas de quoi se relever la nuit. A priori, rien qui puisse apporter un regard nouveau sur un sujet déjà disséqué au cinéma (Voyage au bout de l’enfer, de Michael Cimino, s'impose comme la référence la plus plombante). Ce serait le cas si Herzog n’était pas aux commandes de ce projet et n’avait pas déjà consacré un documentaire il y a dix ans sur ce même pilote prisonnier, sous le titre Little Dieter needs to fly. De ce point de vue, Rescue Dawn répond à une logique inouïe qui invite à créer des liens entre la première et la seconde version, toutes les deux unies dans le même souci d’authenticité. L’idéal, c’est de comparer ce qui passe pour un documentaire et ce qui passe pour une fiction. Depuis toujours, Herzog filme des documentaires comme des films et des films comme des documentaires. Récemment, Grizzly Man, présenté comme un documentaire, jouait sur deux registres (le travers sensationnaliste et l’invraisemblable vérité) en prenant un malin plaisir à brouiller les pistes entre le gag et le réel et en rappelant que le cinéma était avant tout l'art du mensonge. Herzog en tirait une scène mémorable où il écoutait la cassette audio de la mort en direct du Grizzly Man du titre et de sa compagne (que nous n’entendions pas) et l’utilisait comme ressort dramatique, l’écoutant devant la caméra et commentant à la meilleure amie du héros. Au premier degré, c'était tragique. Au second, c'était hilarant.



Présenté comme une fiction, Rescue Dawn appuie la détermination Herzogienne de coller au réalisme des situations avant de céder aux contingences attendues de la dramaturgie. Réputé pour ne rien laisser au hasard, Herzog pensait déjà à ce double projet docu/fiction Little Dieter needs to fly/Rescue Dawn autour de Dieter Dengler il y a plus de dix ans, au moment de tourner le documentaire. Une fois fini le documentaire, il pouvait se débarrasser de toute conscience morale et donc se permettre de raconter sa propre version des événements en partant à la recherche de l’"extatique vérité", le sujet de prédilection qui parcourt tous ses films sans exception. On évoquait plus haut le cas de Bad Lieutenant avec les craintes qui vont avec; mais, on peut parier que l’exercice ne sera pas qu’un simple copié collé de la trame du Ferrara, plantée dans les thématiques du cinéaste (religion, viol, rédemption d’un pourri). En se souvenant des miracles qu’il avait produits dans les années 80 avec son remake-hommage de Nosferatu de Murnau, Herzog devrait en tirer une autre version. Outre le fait qu’il soulevait dans Nosferatu des questions purement cinématographiques (comment toucher à une œuvre réputée parfaite?), il échappait au piège du pastiche pour livrer une œuvre contemplative, située dans les limbes, mentalement habitée par ses interprètes, et transcendait ce qui ressemblait à un vulgaire exercice de style. Rescue Dawn doit être perçu comme un défi de cette envergure. Dans Little Dieter needs to fly, il s’effaçait derrière l’intensité du témoignage. Dans Rescue Dawn, il propose sa version personnelle en partant de données précises. Libre à lui (donc au cinéaste, à l'artiste) de les modifier.




Ainsi, ceux qui croyaient que Herzog avait perdu toute son indépendance dans un produit impersonnel se gourent de chemin. Ce Rescue Dawn appartient totalement à son auteur. De manière linéaire, il s’attache au pilote en territoire ennemi, seul avec sa trouille au ventre et son arrogance en bandoulière. Dieter Dengler y a été capturé, torturé, confronté à d’autres prisonniers, avant d’entretenir un vague espoir pour se surpasser et survivre parmi les loups. Au-delà des oripeaux du film de genre, Herzog privilégie l’intime au spectaculaire, redéfinit la notion d’héroïsme et explore surtout la nature pute. De quoi dérouter ceux qui s’attendaient à un festival de pyrotechnie. Les séquences les plus barbares cherchent davantage à retranscrire l’impact sur l’esprit humain qu’à en foutre plein les mirettes. D’où le lent travail de la nature et du film qui se concentre sur la psychologique, appuyé en cela par un montage elliptique. Pendant toute la première partie, le cinéaste allemand en profite pour remettre sur le tapis d'autres sujets qui le passionnent, déjà exploités dans Aguirre et Fitzcarraldo. A savoir la lutte de l'homme pour échapper à la folie et à l'aliénation ainsi que sa capacité à endurer l'adversité. Chez lui, ce retour à la jungle traduit de nouvelles prises de risques entre recyclage et ouverture.



En total dévotion, toujours à deux doigts de la performance, Christian Bale continue de modeler son corps pour traduire l’usure physique. Mentalement, son personnage est tout aussi taraudé (l’acteur n’hésite pas à bouffer un serpent encore vivant). Il ne fallait pas une bête hystérique de la nature comme Klaus Kinski pour un rôle pareil, mais bien la candeur opaline d’un Bale. Herzog prend d’ailleurs le contre-pied de Aguirre à travers un protagoniste qui ne se perd pas dans sa démesure mais un héros malgré lui, dépourvu de toute mégalomanie, qui prend conscience de la tournure tragique des événements et assume sans rechigner sa situation (il refuse de signer des papiers qui pourraient le sauver pour se cogner à l’horreur du monde). Lui qui au départ était décrit comme une tête brûlée d’enfant inconscient devient un homme maître du monde qui l’entoure. Ce caractère justifie l'absence d'une dimension héroïque et donc épique. En dehors de ces considérations, le final peut ressembler à une compromission ironique qui ne paraît pas sincère de la part du roublard Herzog alors que dans d’autres mains, il n’y aurait aucune ambiguïté. Il faut surtout penser que ce qui a précédé (la confrontation avec les geôliers, les caprices de la nature, le combat avec les autres et incidemment soi-même) l’intéresse davantage. De toutes les façons, il faut le voir comme une métaphore sur le passage d’un état à l’autre. Rescue Dawn relate la métamorphose d’un homme, point barre. Avec ses allures de survival métaphorique, sans jamais rien délimiter, Herzog continue comme un autiste virtuose de construire une filmographie impressionnante à l’abri des modes et des conventions. Certains seraient inspirés de s’en inspirer.
Vos réactions


logAudience