Réalisateur qui se dédouble à travers des personnages complexes, Lucky McKee reste connu pour avoir réalisé une comédie gore-potache (
All Cheerleaders must die), un coup de maître (
May), un film d’horreur mutilé (
The Woods) et un sketch stimulant dans la série
Masters of Horror (
Sick Girl). Dans
Roman, Angela Bettis, l’actrice qu’il a mis en scène dans
May, le filme dans toute sa sensibilité et le force à fantasmer et à embrasser des canons. Histoire d’amour gothique entre deux marginaux de cinéma qui parlent aux spectateurs qui leur ressemblent.
L’amant idéal que May tentait de confectionner en empruntant des membres aux différentes personnes l’ayant déçu pourrait bien être
Roman, le nouveau personnage issu du cerveau fécond de Lucky McKee. Pour résumer brièvement, Bettis et McKee, les deux spécimens du cinéma indépendant US, dignes descendants de Gregg Araki qui adorent James Duval (il faisait partie de
Roman en clin d'oeil à
May mais ses scènes ont été coupées au montage), se sont rencontrés sur
May, petit miracle horrifique dans lequel l’actrice incarnait la projection féminine d’un cinéaste autiste. Depuis, ils ne se quittent plus. Après avoir prêté sa voix à
The Woods, Bettis a participé à
Sick Girl, le sketch de la série
Master of Horror réalisé par McKee que lui-même décrivait comme une variation saphique autour de
La Mouche, de David Cronenberg. Avec
Roman, ils inversent les rôles: l’actrice devient réalisatrice et met en scène le cinéaste dans une histoire dont l’ambition consiste à décrire un nouveau personnage reclus, singulier et solitaire, claquemuré dans ses fantasmes et ses angoisses, qui a du mal à trouver l’âme sœur. L’intensité de leur relation contribue pour beaucoup à l’intérêt que l’on peut porter au film. Pour peu qu’on ne connaisse pas ses fondements, il y a de fortes chances pour être quelque peu dérouté lors de sa vision.
Roman est l’archétype du film underground fauché tourné avec peu de moyens mais un cœur gros comme ça. Malgré les premières scènes où Roman, en clin d’œil à Polanski dont McKee est – à raison – un grand fan, partage son quotidien gris entre boulot fatigant de sidérurgiste et intimité inexistante, Bettis fait intervenir des personnages secondaires barrés (le concierge, les voisins, le flic) qui ne vivent qu’à travers le regard de Roman-McKee. Premier détail important: la manière dont Bettis filme McKee en écho à la manière – empathique – dont McKee filmait Bettis. Le scénario a été écrit par McKee tout seul, ce qui explique la justesse dans la retranscription des fantasmes masculins. En revanche, elle a assuré seule comme une grande la réalisation ainsi que la bande-son, somptueuse. Metteur en scène doué (
The Woods, charcuté dans tous les sens du terme, brillait davantage pour ses qualités stylistiques que par son histoire plutôt classique), McKee n’est pas intervenu dans les partis pris visuels de Angela Bettis en lui laissant une totale liberté. Signe de complicité et de confiance aveugles.
Logiquement, le résultat, étrange, drôle et mélancolique, conjonction de deux sensibilités fortes, ressemble à la quintessence du film de potes. Comme Anna Farris dans
May, on retrouve ici des actrices venues d’un système très calibré (Kristen Bell) viennent s’encanailler chez des petits auteurs indépendants nerveux et frondeurs qui vomissent le conformisme. Il ne faut rien attendre de plus, au risque de grandes désillusions. Impossible en raison des précédentes collaborations du duo de ne pas mettre en parallèle
May et
Roman dont les deux protagonistes éponymes partagent la même obsession de la main, la même recherche d’une caresse, la même volonté de se plier aux désirs de la personne désirée.
Que ce soit pour l’un ou l’autre, les destins se révèlent tragiques, les amitiés fusionnelles, bannies du vocabulaire. Ne craignant ni les débordements grand-guignolesques (la scène avec le pied arraché dans le lit) ni les invraisemblances patentes (le flic qui passe dans le quartier pour mener une enquête inexistante), Bettis, consciente des moyens limités, se focalise sur une relation exclusive entre deux personnages hors des normes (Roman donc et une demoiselle fascinée par la mort, sorte de double lointain du personnage d’Adjani dans
Le Locataire) et privilégie une dimension romantique et romanesque où les détails les plus saugrenus (une recette de cuisine récurrente) ont leur importance. Roman, personnage taciturne pas considéré dans son boulot, flanqué d’un voisin pervers qui ne fait que mater des films pornos, se fait offrir une télé par l’un de ses collègues de bureau et ne pense pas à mettre la musique à tue-tête pour couvrir les ahanements des actrices porno. Lui, il préfère fantasmer sur des nanas nues qui viennent égayer ses rêves lumineux. En contrepoint à une réalité morne et déprimante. Alors qu’avec un tel titre, il aurait été facile de tomber dans le pastiche du petit Polanski (
May aurait été
Répulsion,
Roman,
Le Locataire) et de traiter ouvertement d’une paranoïa qui contamine graduellement jusqu’à rendre le spectateur totalement déboussolé, le film minimaliste à l’extrême doit bizarrement beaucoup à son point de vue féminin qui, sans apaiser une rage intérieure, permet des perspectives stimulantes. Le scénario macabre de McKee s’intéresse plus à la solitude et à la difficulté d’un personnage qui se trouve désarmé face à sa timidité, sa gaucherie et sa misère sexuelle.

Les défauts qui découlent de telles prises de risque sont légion: certains pourront discuter la pauvreté visuelle du précipité tourné en vidéo digitale mais l’économie autarcique de l’expérience se présente comme une réponse aux contraintes des grosses productions (McKee en a fait les frais). Le choix d’un tel support formel rend encore plus surprenant l’intrusion de l’horreur et du fantastique dans un contexte très réaliste (quasiment toute l’action se déroule dans l’appartement clinique du protagoniste). En raison de toutes ces mesures drastiques et radicales, mieux vaut être préventifs :
Roman s’adresse uniquement à ceux qui adorent les objets bricolos fomentés par des gens sans le sou aimant le cinéma. Si le film nous tient en haleine, c’est par cette affectivité (c’est aussi sa limite). Autrement, dégagez, il y a rien à voir: il est quasiment sûr que ceux, rétifs au cinéma underground et aux expériences risquées, ne savoureront pas ce
home movie gothique et désespéré, très disputé outre-Atlantique.