Par - publié le 07 novembre 2008 à 15h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 19h24 - 0 commentaire(s)
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas ou qui ne le connaîtraient qu’à travers ses bandes-dessinées (la seule expression artistique dans laquelle il peut aujourd’hui s’épanouir librement – certaines de ses bandes-dessinées étant des adaptations de scénarios abandonnés), Alejandro Jodorowsky a réalisé dans les années 70/80 des films exorbitants au climat suffisamment bizarre pour stimuler l’œil et l’esprit des cinéphiles en quête d’inquiétantes étrangetés. Réalisé dix ans après l’échec cinglant de Tusk (qui en son temps lui avait donné envie d'arrêter sa carrière cinématographique), Santa Sangre reste très certainement son meilleur long métrage. C’est beau comme un songe, terrible comme un cauchemar et ça sort enfin en zone 2 (le film n’étant alors disponible qu’en zone 1 chez Anchor Bay). Donc joie.



Dans la catégorie des films qui ne ressemblent qu'à eux-mêmes et peuvent prétendre à rendre un spectateur fou, Santa Sangre, d'Alejandro Jodorowsky, est extrêmement bien placé. C'est d'ailleurs hallucinant de voir à quel point on y voit déjà le cinéma de David Lynch période Twin Peaks. Au Mexique, dans un cirque, Fénix, jeune gamin de 12 ans, s’initie aux rites d’un univers peuplé de freaks en tous genres et effectue quelques tours de magie. Son papa est lanceur de couteaux alcoolo dans un grand cirque mexicain et accessoirement obsédé sexuel (la connotation phallique du couteau est sursignifiée) ; sa maman, maîtresse d’une secte religieuse (la Santa Sangre) qui vénère le martyr d’une adolescente amputée de ses deux bras. Cette dernière fait une identification dangereuse avec une mystérieuse sainte qui a eu les deux bras coupés et qui fut violée et mutilée avant d’avoir été assassinée. Tout un culte païen se déroule dans l’église du sang sacré (d’où le titre) qui un jour ô sacrilège menace d’être démoli. Délaissé par ses parents, Fenix trouve cependant refuge dans l’amour qu’il porte à Alma, fille d’une demoiselle tatouée faisait partie de la troupe. Un jour, maman surprend papa en train de baisouiller une demoiselle. Fâchée, elle "castre" son mari avec de l'acide. Pour se venger, ce dernier l’ampute des deux bras avant de se suicider. Le pauvre et jeune Fénix assiste à ces ignominies. Des années plus tard (et de lourds traumatismes en sus), le jeune homme a grandi mais se trouve enfermé dans un asile d’aliénés et se prend pour un animal. Sa maman chérie fantasmée (donc dans sa tête) surgit du jour au lendemain et vient le tirer de son marasme pour qu’il monte avec elle un spectacle de mimes (il fait ses bras). Problème : les bras deviennent assasssins (belle référence à Karl Greund).



Santa Sangre, qui marquait alors le retour de Alejandro Jodorowsky derrière une caméra, absent pendant dix ans au cinéma et ce après une adaptation manquée (Dune), finalement réalisé par David Lynch), n’existerait pas sans le producteur Claudio Argento. A la fin des années 80, il cherchait un cinéaste pour réaliser un "film d’horreur" et s’affranchir de l’image écrasante du frère Dario alors en déclin (c'est la période post-Phénomena). Le problème, c'est que Jodorowsky ne fait pas les choses à moitié : il a considérablement modifié l’objet de base voulu par Claudio Argento, plus classique, pour renouer avec ses obsessions (politiquement, le film parle de la conquête du Mexique par les Américains) et en a tiré un pastiche subversif où tout doit se lire entre les lignes (les bras coupés de la mère sont en fait un symbole de ce que les Etats-Unis ont cherché à faire au Mexique en essayant d'abroger les croyances - la destruction tragique de l'église - et de changer leur identité). De la même manière qu’il massacrait les us et coutumes du western pour créer un objet farouchement personnel dans El Topo, Jodorowsky tord les conventions du giallo pour miser sur la dimension subjective (illustration d'un espace mental prisonnier des traumas du passé), la psyché et la propre expérience du cinéaste (la pantomime, les travaux du mime Marceau, les relations qu'il entretient avec ses enfants, l'héritage des Enfants du paradis, de Marcel Carné, son passé de clown à l'âge de 18 ans dans un cirque). L’histoire de Santa Sangre part aussi d’une rencontre avec un tueur en série dans un bar à Mexico : Gregorio Cardenas, un avocat/journaliste qui par le passé a tué des femmes et a oublié depuis qu'il est resté dix ans dans un asile. C'est ce qui a fasciné Jodorowsky à l'époque et qui à l'origine de son envie de réaliser Santa Sangre: l'oubli d'une ancienne vie, des anciennes pulsions et la construction d'une nouvelle existence (Cardenas vit désormais avec sa femme et ses deux petites filles comme si de rien n'était). Le tueur en série de son film n'est pas un tueur comme on peut en voir des tonnes dans des whodunit et des gialli: Jodorowsky développe à travers lui le thème de la rédemption.


Il a fallu six ans à Jodorowsky pour trouver l’argent nécessaire et tourner. Claudio Argento et Roberto Leoni ont participé à l’écriture du scénario en se contentant de retranscrire les dialogues en italien car en Italie, la loi veut que le scénario soit être en italien pour des raisons économiques. C’est d’ailleurs pour cette raison que le film est de nationalité italienne. Indéniablement, l’histoire de Santa Sangre est plus cohérente que celle des autres films de Jodorowsky et ce en dépit des tentations baroques. Il y a surtout une dramaturgie précise, plus ouverte que sur El Topo ou La montagne sacrée. C’est d’ailleurs en se rendant compte que ses films très personnels avaient un public qu’il a creusé un langage cinématographique en tentant d’ouvrir son univers à ceux qui aimaient ça. C’est pourquoi il est aussi plus émotionnel. Le film a néanmoins été tourné en anglais car Claudio Argento voulait que ça marche aux USA. Ironiquement, Jodorowsky, opposé à toute contingence commerciale, a utilisé un anglais espagnol. Pour le son, il n’a pas fait de prise directe, juste un doublage en Italien avec des italiens parlant l’anglais et imitant l’accent mexicain. De la même façon, il fallait des visages connus pour titiller le public US. Claudio Argento voulait des stars. Dans le rôle du prêtre, Jodorowsky pensait à Dennis Hopper qui était un grand fan d’El Topo et à qui il avait filé un coup de main sur The Last Movie dans les années 70. Il lui a écrit en lui disant qu’ils n’avaient que 200 000 dollars pour lui et il a refusé de travailler pour si peu. En tout, le film a coûté 800 000 dollars, reposant sur des effets réels (la plongée en hélicoptère qu'il a réalisée au péril de sa vie, de vrais freaks que Jodorowsky a trouvé dans les bas-fonds mexicains) et quelques constructions artificielles comme l’église démolie (ce qui a coûté le plus cher).



Les effets spéciaux coutant trop cher, Jodorowsky a réalisé chaque scène pour de vrai, sans trucage, comme celle avec le lanceur de poignards (le couteau étant ici un symbole phallique). Il révèle dans le commentaire audio que l’actrice était terrifiée à l'idée de tourner ces scènes alors qu’à l'écran, elle simule des spasmes orgasmiques. La dimension du plateau était considérable à l'époque. Pour des raisons économiques mais aussi artistiques, Jodorowsky a filmé dans les lieux les plus interlopes, là où se trouvent les voleurs, les prostituées, les criminels. Pour ne pas être volés, son équipe a engagé des voleurs payés par la production pour surveiller les caméras. Par ailleurs, elle a dû confier les portefeuilles et les objets de valeur à la sécurité pour ne pas se faire agresser dans la rue. On est proche d'un cinéma-guerilla, rêche et rebelle. Santa Sangre se passe de commentaires. Pour donner une idée, ça ressemble à une sarabande fiévreuse et enjouée, morose et colorée où le poids des souvenirs se cognent à la cruelle réalité. Pendant tout le film, le spectateur cherche à faire le tri entre ce qui relève de la réalité et du fantasme. Puis, progressivement, on ne cherche plus. On comprend juste que de manière provocante le sexe et la religion se situent au même niveau dans l'esprit d'un adulte encore enfant, coincé dans son univers intérieur, marqué par les déflagrations. Certaines images métaphoriques, à caractère religieux, montrent Fenix exposé en Christ au milieu de poules ou encore s’excusant en pleurs devant les fantômes de ses victimes dans un cimetière à la Lucio Fulci. Certaines oppositions binaires jouent des contrastes pour créer une atmosphère dissonante. Paumés dans l’écrin, les figurants (de vrais aveugles, de vraies prostituées, de vrais artistes de cirque. etc.) sont juste des personnes évoluant dans leur environnement naturel pour brouiller la frontière entre réalité et fiction (celle entre réalité et fantasme pour le protagoniste). Un environnement que le cinéaste capture à la manière d’un documentariste, à la rêve qui prend le pas sur la vie.



On oublie souvent de dire à quel point Alejandro Jodorowsky a été une source d’inspiration majeure pour certains artistes actuels comme Marilyn Manson qui a repris l’esthétique de La montagne sacrée pour développer son imagerie à travers ses clips. Cette fois, il est sous différentes influences : Tod Browning (Freaks), Fellini et Argento. Une scène de meurtre à l’arme blanche est tournée et découpée comme un giallo de Dario Argento (on se demande même si ce n’est pas le réalisateur transalpin himself qui l’a réalisée). La scène de trauma évoque le Arrabal de J’irai comme un cheval fou, chef-d’œuvre du mouvement Panique. Et l’enterrement de l’éléphant, clin d’œil Fellinien aux Tentations du docteur Antonio, est inoubliable. Bizarrement, cela s’avère être aussi son film le plus intime (il a été mime, dresseur, marionnettiste, metteur en scène de théâtre) avec toutes ses inspirations spirituelles, picturales, visuelles et avec, comme dans ses précédents longs (malgré la pression des producteurs), une prise de risque à chaque plan. Grâce à ce bouillonnement, Jodorowsky capte des sensations, des parfums, des images. Suggère l’humanité de monstres. Console les larmes de clowns. Parle de l'amour réparateur. Crève Freud. Enchâsse les paradoxes comme tant de contrepoints. Use avec autant de classe le surréalisme que le symbolisme. Magnifie la laideur. Filme la poésie incongrue des situations les plus noires. Bref, rend compte d'un festin cru de couleurs, de sang et de sexe. Qu’on adhère ou pas à cette conception de cinéma "viscéral", on retrouve dans Santa Sangre la nostalgie d’un cinéma sur le fil, qui n’a peur de rien, pas même du ridicule, où le moindre faux pas pouvait avoir une conséquence désastrueuse (Jodorowsky a toujours eu peur de choisir les mauvais acteurs). Doit-on voir un sens dans le fait qu’il ait fait jouer le personnage de Fénix jeune et adulte par ses propres enfants ? On n’accouche pas de cet édifice en forme de pandémonium, sans avoir mis un peu de soi. Une seule vision suffit à convaincre de sa beauté baroque et de son intensité fébrile. Contrairement aux films sauvages qui nécessitent plusieurs visions avant d’être appréciés pour ce qu’ils sont vraiment, celui-là séduit dès ses premières images en révélant une faculté presque dangereuse à hypnotiser. Si vous ne l'avez toujours pas vu, vous n'imaginez pas la chance que vous avez de pouvoir le découvrir pour la première fois...
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