A l’occasion de la sortie du film
Shine a Light, ultime oeuvre musicale réunissant Martin Scorsese et le groupe mythique des Rolling Stones, DVDrama vous propose de replonger à travers notre désormais hebdomadaire scan séquence dans l’une des oeuvres phares du cinéaste. Si l’on doit rapprocher
Shine à Light de
Gangs of New York, nous pouvons évoquer le fossé qui se situe entre le refus de l’héritage d’un côté avec les Stones et le passage de flambeau que constitue le récit entre DiCaprio et son père... Scorsese, qui s’est toujours passionné pour les figures parentales, aux modèles de références et à la question du patrimoine familial à travers, notamment, ses multiples oeuvres se situant dans la mafia, construit avec
Gangs of New York une fenêtre sur une page d’Histoire. Relatant la naissance d’une nation mais également les circonstances catastrophiques et sanglantes de sa création, Scorsese se penche sur la question du modèle imposé et des dangers de la descendance. Le temps d’une première séquence de deux minutes, le cinéaste américain impose immédiatement cette notion d’hérédité et de succession qui mènera le personnage principal à un combat sans merci...




Le premier plan, à la fois très brutal et frontal par ce cadre restreint, se concentre sur le regard d’un homme coincé entre l’ombre et la lumière mais qui reste cependant d’une belle douceur, attentionné et semble immédiatement correspondre à une figure de référence paternaliste. A l’aide d’une très légère contre-plongée, le regard est toisant et nous observe de haut. Nous avons affaire à un être imposant, occupant tout l’espace filmique. Par la suite, la caméra glisse lentement vers le menton de l’homme qui est en train de se raser. Poussant l’environnement sonore à son maximum et accentuant le bruit de la lame sur la peau, Scorsese filme étrangement un homme parfaitement rasé en train de se barber... Cette perfection délicate et angoissante, symbolisée par une lame luisante dont le seul bruit évoque une terrifiante guillotine fait donc démarrer
Gangs of New York sur un plan à la fois très violent visuellement et irritant pour l’oreille. Ce gros plan dérange et rassure à la fois. Cet homme semble trop perfectionniste pour être mauvais.




Le second plan du film révèle alors un enfant, surgissant de l’ombre... celle de son père. Il le regarde, avec ses yeux clairs et lumineux, avec toute l’adoration et l’amour qu’un fils peut avoir pour son père. La contre-plongée est alors justifiée et devient de plus en plus appliquée... Nous allons nous situer à hauteur d’enfant. Dans la foulée, l’homme se coupe volontairement la joue avec le rasoir. S’en suit alors un cut qui nous révèle la main de l’homme, tenant son rasoir ensanglanté et qui se rapproche de l’enfant. La lame est dirigée vers ce dernier, elle est à la fois une arme dangereuse et constitue une passation de pouvoir évidente. Dans ce rituel, l’enfant récupère le rasoir et tente d’essuyer le sang sur sa veste. On découvre, grâce aux premiers mots prononcés du film : « Non, fils, surtout pas », le lien de parenté entre les deux personnages... Cette phrase négative s’applique également à imposer directement la force de l’autorité et le « non » grave, solennel et paternel.




Par un léger mouvement de caméra, on découvre le jeune enfant de profil, buvant les paroles de son père qui tend alors sa main pour la porter à son visage et lui porter une caresse sous le menton. Par ce geste, d’une main qui n’est plus armée, le père élève le visage de sa progéniture et lui inculque une courte leçon se soldant par « un jour tu comprendras ». On projette donc immédiatement le spectateur dans le futur et l’on comprend assez facilement que nous assistons ni plus ni moins à un passage de flambeau, désigné par la lame de rasoir qui va être méticuleusement rangée. Le regard du jeune enfant retient toujours notre attention et nous pousse à vouloir connaître l’identité de l’homme au rasoir...



C’est à cet instant que la voix off démarre. On comprend que c’est l’enfant, plus âgé, qui parle. Introduisant son discours par une évocation de souvenirs, Scorsese construit subtilement sa chronologie et nous fait comprendre que le récit principal se situera quelques années plus tard... Le personnage principal nous est déjà présenté, il est encore jeune et innocent, mais c’est bien lui qui fera couler tout le sang que son père lui demandait de ne pas essuyer.