Par Kevin Dutot - publié le 14 juin 2008 à 13h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h27 - 4 commentaire(s)
Cette semaine sort dans nos salles le dernier film fantastique de M.Night Shyamalan faisant suite à une série d’oeuvres aussi passionnantes qu’originales, à la lisière de la fable moraliste. A mi chemin entre le conte horrifique et le récit d’anticipation, le cinéma du réalisateur américain est à la fois une source de questionnement sur la nature humaine et la tendance actuelle du cinéma. A la fois populaire et pourtant très personnel, le travail de Shyamalan n’a pas toujours convaincu les cinéphiles et encore moins le spectateur lambda qui, habitué aux twists du monsieur, s’est senti désemparé devant l’absence de ce procédé scénaristique dans La jeune fille de l’eau ou Signes... Toutes ses oeuvres transpirent cependant l’honneteté et le courage d’un cinéaste qui tend à devenir une pièce maîtresse du cinéma fantastique de ce nouveau millénaire. Lorsqu’en 2004 il réalise Le Village, vendu comme un véritable film d’horreur, le public découvre un film intimiste et discret d’une maestria incroyable. A première vue, la virtuosité formelle est indéniable et lors de la seconde vision on comprend alors toute la force de ce récit d’une intelligence rare dans sa construction et son déploiement. Véritable film fantastique, évitant finalement de sombrer dans le surnaturel pour se concentrer sur les peurs humaines les plus profondes et concrètes, Le Village est un hommage aux oeuvres littéraires des conteurs du 18ème siècle tout en s’appuyant sur un constat social et politique propre au 21ème siècle. Edifiant ! Scan séquence donc...






En plein coeur du film de M. Night Shyamalan se situe une séquence sublime et virtuose d’une puissance émotionnelle rare où le cinéaste parvient en quelques minutes à créer un climax fantastique dont l’élégance visuelle va de pair avec la force de la situation de crise racontée ici. Exploitant le thème de la barrière érigée entre le monde fantastique et le monde réel, Shyamalan fabrique une scène phare déployant toute une mythologie autour de ses créatures et du monde qui les entoure. Le village, qui devient ici un repère d’assaillis se renfermant sur eux-mêmes, est un symbole fort d’un pays reclus, dont les peurs illégitimes ne viennent que renforcer une prise en otage psychologique... A travers un récit faussement candide sur une simple histoire de monstres, Shyamalan raconte comment l’Amérique est devenue solitaire, cerclée et emmurée dans son isolement.






Tout commence par une tour de guet et son garde. Il est assis dans son coin, replié sur lui-même et porte une lourde soutane le recouvrant tout à fait. Sous couvert de cette protection illusoire et de sa superstition (le jaune est censé effrayer les créatures), le jeune homme reste néanmoins à l’affût du moindre bruit et mouvement dans une position pétrifiée. Alors que nous assistons à la première ouverture de trappe (suivront portes, fenêtres, volets...) pour découvrir la menace venant des forêts sombres, la frayeur du garde le fait sursauter et repartir s’emmitoufler dans son vêtement. La première intrusion du fantastique, se faisant communément par l’ouverture d’un portail imaginaire, se traduit ici de manière littérale avec cette percée brutale dans la réalité. Accentuée par un son violent, cette intervention du fabuleux devient un élément perturbateur enclenchant une musique lourde et angoissante que le son des cloches vient introduire. Utilisant un élégant raccord sonore projetant la situation dans un autre décor, celui du village, le cinéaste filme alors au plus proche les réactions des habitants. Effectuant par la même occasion un habile changement de mise au point afin de capter différents champs de vision et établir une plus grande profondeur de champs. Les visages s’affolent et au gré d’un lent travelling prenant par la suite une vitesse déconcertante, le paysage devient subitement chaotique puis désertique. Autour d’une conception lumineuse rappelant les clairs obscurs de Rembrandt, les quelques sources de lumière viennent ponctuer les ombres dangereuses desquelles peuvent surgir l’ennemi. Alors que nous voyons le personnage campé par Joaquin Phoenix s’occuper d’une gamine pour la ramener chez elle (élément important que nous expliciterons par la suite), Shyamalan commence peu à peu à renfermer son récit. Encerclant ses personnages et les poussant à se barricader, il passe tout d’abord une porte, puis pénètre une sombre cave par le biais d’une trappe. On s’enfonce peu à peu dans un espace de plus en plus restreint et aveugle où les possibilités de vie et de mouvement n’existent plus.


On retourne alors dehors pour suivre un personnage qui semble tarder à entrer chez lui... Comme pour reculer l’échéance, trouvant multpliples excuses pour ne pas s’enfermer, il aide les autres à se protéger. Les volets se ferment, les portes claquent et les lumières s’éteignent. Cependant il reste dehors, bien décidé à voir. Voir de plus près, voir mieux, voir l’interdit mais voir... Utilisant avec virtuosité le hors-champs, il fait alors apparaître aux yeux de Phoenix le monstre tant attendu. Nous ne voyons rien, seule l’attitude du comédien nous fait comprendre ce qui se trouve au-delà du cadre. Ne perdant pas son sang froid, il décide de rester à proximité... Pour savoir. La créature est floue, comme une chimère qu’on peine à imaginer. Mi-humain mi-hérisson, ses pics lui donnent une allure de bête ancestrale et mythologique... Crainte mais peu dangereuse.






Par la suite, alors que nous retrouvons la jeune aveugle, Ivy, au pas de sa porte, sublimée de dos dans un ingénineux surcadrage mettant autant en valeur l’intérieur, l’extérieur et ce qui se trouve entre les deux, le cinéaste commence à introduire cette notion de refus des traditions et le dépassement des limites. Cette femme, qui devrait se trouver à l’intérieur, derrière une porte fermée, brave l’interdit pour attendre son ami. Malgré les cris de ses proches qui l’implorent de venir rapidement se cacher dans la cave, elle se pose là, comme une pierre immuable et tendant sa main vers l’extérieur, réalise à son tour une percée du monde réel vers le monde fantastique. Elle n’a pas peur, elle veut savoir. Elle aussi. Sa cécité la protège mais alors que nous voyons sa main, explosant à l’horizontale un espace balisé par les lignes de torches, une créature au loin semble se rapprocher rapidement. Elle est floue encore une fois mais nous sommes de plus en plus proches de savoir ! Jusqu’au moment où...






Difficile de ne pas s’arrêter un instant sur la scène qui suit. Introduite par une main en serrant une autre, la séquence est au ralenti et portée par une nuée de violons lyriques. Nous assistons alors à une symphonie parfaite, un instant en apesanteur auquel Shyamalan donne une importance toute particulière. C’est un véritable climax, divisé en quelques plans et symbolisant l’intégralité du propos du film. Ces deux êtres, qui venaient tous deux de braver les interdits, se retrouvent main dans la main, unis dans leur adversité et leur soif de connaissance. Réalisant un gros plan sur leurs mains sérrées, le cinéaste pose ses deux personnages comme deux protagonistes en marge, dont l’unité crée ici une puissance émotionnelle incroyable. Les barrières sont là (le banc, les fenêtres, la rampe d’escalier...) mais les deux personnages les transcendent par leur grâce et leur complémentarité. Elle est en blanc, il est en noir, à eux deux ils peuvent tout connaître, apprendre la vérité et dépasser toutes les limites. Il leur suffit juste de franchir le pas. Un pas qu’ils ne font pas immédiatement et qui, en arrière, les mène finalement à se cacher eux aussi dans la cave sombre. La trappe se referme derrière eux, le savoir et la vérité ne peuvent alors être dévoilés... Terminant sa séquence avec une série de tableaux de gens pétrifiés, cachés, regardant vers le haut en attendant une accalmie, comme priant de ne pas avoir à affronter l’ennemi, Shyamalan survole un peuple dévasté par la peur et dans laquelle la jeune génération semble terriblement ancrée. Comme chacun sait, pour faire taire un pays il faut partir des plus jeunes et les former au silence et à l’ignorance. Ces enfants cachés, que l’on préfère isoler, marquent le pessimisme d’un cinéaste convaincu du danger de l’éducation contemporaine et de la manière avec laquelle on baîllone les enfants pour leur « protection »... Il fait sombre, le savoir n’a pas sa place ici.






Nous en avons terminé avec cette analyse de séquence d’un film qui mérite plusieurs visions et une seconde chance pour ceux qui seraient passés à côté d’un des plus grands films fantastiques de ces dernières années. Malheureusement boudé par le public et une partie de la critique, le film reste une oeuvre majeure dans la carrière de son cinéaste et véritablement marquante dans sa vision de l’Amérique et de ses dérives...





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