Les fils de l’homme regorge de séquences dont la maestria technique n’a d’égale que la puissance du propos du meilleur film d’anticipation de ces dix dernières années. Véritable pamphlet contre les sociétés dictatoriales menées par un capitalisme exacerbé, le film démarre avec un parti pris incroyable : les humains ne peuvent plus procréer. La nature même de l'homme, se reproduire, a disparu. Quels sont les éléments qui ont mené à ce triste constat ? Les hommes se sont-ils tant détournés de leur nature qu'ils en ont perdu le sens premier de leur existence ? Le film ne donne pas réellement de réponses mais les éléments de décors, la société peinte et l'atmosphère post-apocalyptique qui règne tout au long du film nous fait comprendre qu'à force de s'auto-détruire, l'homme a perdu toute volonté de faire perdurer sa souveraineté sur la planète. Et pourtant... Profondément émouvant dans son approche sombre et pessimiste de la nature humaine confrontée à sa disparition progressive, le film d’Alfonso Cuaron est une méditation sur notre avenir, incarnée par un mouvement de caméra continu, branlant, hésitant et qui semble avancer à tâtons. Alors que notre fameux Scan séquence du jeudi aurait pu porter son attention sur l’un des plans-séquences emblématiques où le cinéaste fait état d’une maîtrise implacable de la technique, nous avons décidé de nous tourner vers une scène bien plus modeste, discrète mais purement symbolique, évoquant l’intégralité du propos du film... Il s’agit donc d’une scène se situant au coeur du film où les trois protagonistes se retrouvent dans une école en ruines. Un bâtiment qui n’a plus lieu d’exister dans un monde où l’enfance et l’innocence ont disparu. Analyse...





Tout démarre sur une illumination, une lumière aveuglante et perçante venant rayonner sur un décor surréaliste. Le cadre met en scène une étonnante nature morte dans laquelle on aperçoit furtivement un dinosaure derrière un arbre et une grosse voiture placée devant un bâtiment indéfini... L’image surprend par sa construction, sa légère contre-plongée et son atmosphère envoûtante et hypnotique, quasiment picturale. Rien ne bouge, seule la bande sonore évoque un lieu encore vivant grâce aux bruits naturels. L’aube est importante, elle constitue le point de départ d’une journée qui va changer la face du monde. Comme une remise en lumière d’un lieu éteint depuis plusieurs années (une école), cette percée du soleil est autant une lueur d’espoir qu’un symbole prophétique. La présence du dinosaure, beaucoup plus claire dans le second plan où l’on retouve Clive Owen dans la voiture, vient appuyer cette notion d’espèce disparue et semble figurer une fin prochaine de l’homme. La lueur d’espoir évoquée plus-haut est donc rapidement assombrie par cette piqûre de rappel aussi équivoque que violente...





Lorsque le personnage d’Owen sort du véhicule, la lumière se fait plus envahissante et le cadre, alors surexposé, devient fortement granuleux et orangé, en totale opposition avec la teneur générale du métrage et son esthétique glaciale. La lumière disparaît progressivement sous le porche lorsque la caméra commence à suivre le déplacement du personnage... Adoptant cette mobilité constante, au plus proche des gestes et des mouvements, Cuaron décide de donner de la vie à son cadre et de le rendre toujours plus vivant. Il répond ainsi à la cruauté de son récit en opposant une caméra légère et aérienne à l’inflexibilité du destin promis aux personnages. On les suit jusque dans leurs derniers instants... Puis on se rapproche des murs pour alors comprendre qu’il s’agit d’une école primaire abandonnée sur laquelle des dessins délavés témoignent d’un passé révolu.
On pénètre à l’intérieur. Doucement, solennellement, sans brusquer ni faire de bruit. Le lieu est paisible, la nature y a repris son droit et le lière a remplacé les fils électriques désormais inutiles. Les bancs sont abandonnés, les vitres brisées sont signes d’une colère déchaînée sur un lieu symbolique et évocateur. Clive Owen déambule discrètement et lorsque la caméra se poste face à lui, on le voit appréhender l’apparition d’un élément perturbateur. Il s’agit d’une biche. Dans l’inconscient collectif, et grâce au Bambi des studios Disney, la biche représente la figure maternelle par excellence... Sa présence importe autant par son aspect onirique que par son symbolisme. Au-delà de la simple dimension évoquée plus haut, l'importance donnée aux animaux est primordiale : ils constituent un mirage, une tromperie, permettant d'oublier quelques instants notre vanité et notre prochaine disparition. L'homme qui ne peut plus procréer, ou qui ne peut plus aimer, partager ou chérir n'a plus aucune raison de vivre. Passée cette apparition, on retrouve la sage femme dans une salle de classe. Elle est assise sur une petite chaise, surveillant d’un oeil distant la jeune femme enceinte se trouvant dans le parc extérieur. Les meubles s’amoncellent, les murs sont en ruines et le plafond explosé sont la représentation d’une destruction progressive, d’un monde délabré et expiré qui demande néanmoins une réfection. Il y a encore une possibilité, l’espoir est permis et il n’est pas impossible de faire un peu de rangement pour retrouver un semblant de civilisation. Néanmoins, le présent est à l’image de ce lieu : chaotique. Les deux personnages qui s’y trouvent sont ancrés dans cette temporalité : ils sont stériles, incapables de redonner souffle à l’espèce humaine... Dehors, cependant, là où la nature est reine, la jeune femme est posée sur une balançoire. L’image est idyllique, innocente et rappelle un passé naïf où le lendemain ne faisait pas peur. Elle est comme ces enfants et porte en elle l’aspiration de toute une civilisation : croire encore en son existence.





Alors que le personnage de la sage-femme raconte son expérience et celles de ses collègues, les cadres varient selon un classique champs-contre-champs malgré l’absence de réaction de Clive Owen. Il écoute mais ne peut s’empêcher de regarder la jeune femme. Le cadre suivant, où les deux personnages sont debout face aux fenêtres, une habile construction de cadre fait apparaître la femme enceinte à travers la vitre brisée. Contenu dans une ouverture en forme de goutte, évoquant tout autant l’eau (source de toute vie humaine) que la substance de reproduction, le personnage est cerclé, pointé et presque emprisonné. Elle à un rôle à tenir, celui de sauver l’homme. La séquence se termine sur un avertissement sonore... Quelqu’un vient les chercher. Les deux adultes quittent le cadre et la caméra vient alors se rapprocher de la fenêtre pour observer la jeune femme. Elle est sereine, calme et semble avoir compris l’essence même de son existence. Au coeur d’un tableau naturaliste, quelque peu écorché par les pointes et débris de vitre, elle tient la place centrale...




Les fils de l’homme constitue aujourd’hui une pièce maîtresse en matière de cinéma de science-fiction et semble avoir mis en exergue des peurs profondes sur notre dissolution. Si l’on parle de science-fiction, il serait certainement plus habile d’évoquer une notion d’anticipation. Difficile aujourd’hui de réaliser une épopée à la
Star Wars (les vestiges de notre passion pour ces films, vaisseaux miniatures et figurines, trônent sur nos étagères mais prennent la poussière. On les aime mais on n’y croit plus) ou une fable inter-galactique à la
2001 lorsque l’homme ne croit plus au lendemain, à l’avenir et aux bienfaits de la science et de la technologie. Quand le dogme prend le pas sur la logique dans une société de plus en plus encline à se renfermer dans ses inquiétudes, le cinéma fait état d’un avenir bien moins rutilant que celui imaginé il y a trente ans. Le nouveau millénaire s'est construit un avenir beaucoup moins axé sur les nouvelles technologies, la conquête spatiale ou le voyage spatio-temporel. L'être humain est désormais au coeur de la société du futur et sa tendance actuelle à l'auto-destruction pousse les cinéastes à imaginer d'ici quelques années un monde au destin sombre et terrifiant. Le pessimisme est parfois teinté d'une lueur d'espoir mais force est de constater que l'horizon semble s'assombrir au fil des ans et que l'actualité semble ne pas contredire une production de science-fiction de plus en plus tournée vers le mal humain... Le cinéma nous apprend à nous faire une raison et à nous projeter dans un avenir proche car certaines choses semblent inévitables. A moins que... ?