A l’occasion de la sortie en salles du film There Will be Blood, DVDRama vous propose un petit flashback sur l’un des plus grands films du cinéaste Paul Thomas Anderson :
Punch-Drunk Love. Cette histoire d’amour surréaliste et barrée entre deux êtres complémentaires et opposés révèle les tendances romantiques d’un réalisateur qui avait déjà témoigné dans
Magnolia de son interêt pour les amourettes décalées. Ce scan séquence que nous vous proposons aujourd’hui revient sur l’une des plus belles scènes de baisers de l’Histoire du cinéma. Ni plus ni moins... Sorte de tableau entièrement inspiré par Réné Magritte, à mi-chemin entre l’art pictural et la photographie, Paul Thomas Anderson joue sur les couleurs, la lumière, les ombres et la symétrie pour créer un instant parfait, intemporel et complètement onirique. Symbiose parfaite entre l’émotion et l’esthétisme, PTA emprunte au peintre belge son idée de réduire la réalité à une pensée abstraite et « susciter le mystère avec la précision et l’enchantement nécéssaire à la vie des idées »... Tout comme l’artiste, Anderson possède un talent décoratif qui se manifeste dans l’agencement géométrique de la représentation. Démonstration.



Paul Thomas Anderson, comme pour appuyer immédiatement l’aspect pictural de sa séquence, projette le personnage d’Adam Sandler dans un tableau proche des oeuvres du douanier Rousseau. Surcadré, centré et coincé entre deux masses dorées, la symétrie des formes joue instantanément un rôle d’agenceur permettant d’introduire la géométrie des formes qui dicteront l’esthétisme de l’intégralité de la séquence. On note également le travail effectué sur les couleurs et la complémentarité des teintes... Rouge et cyan pour le costume. Jaune et bleu pour le cadre. Tout participe à créer un univers flatteur pour l’oeil et proprement idéal. Nous serions à deux foigts de nous demander si PTA n’aurait pas imaginé une seconde utiliser le nombre d’or (un nombre parfait calculant les proportions idéales dans une image) pour construire les plans qui suivent...




Nous suivons ensuite Adam Sandler qui vient de sortir de son tableau et qui se dirige vers un environnement plus lumineux et clair. Si l’on ressent un certain sentiment de liberté comparé au cloisonnement du plan précédent, PTA continue néanmoins de surcadrer son personnage en le plaçant au centre d’un cadre très travaillé. Même complémentarité des couleurs et symétrie parfaite sont à nouveau les fers de lance du réalisateur pour signifier le manque de liberté du personnage et les soucis qu’il rencontre depuis le début du film pour laisser libre cours à ses sentiments. Lorsque l’homme se retourne pour lancer un regard vers la direction opposée, on aperçoit au loin Emily Watson entrer dans le cadre.




Cette grande ouverture (plus qu’une porte) ouvre le cadre sur un univers sauvage, peu dompté où la nature domine plus que la civilisation. Ainsi, PTA crée une opposition entre le lieu où se trouve Adam Sandler, plein de limites, de barrières et de lignes droites et l’endroit d’où vient Emily Watson, qui laisse beaucoup plus de place à l’imaginaire. D’ailleurs, il utilise un procédé étonnant pour signifier l’aspect onirique de cette vision féminine. Il la fait en effet apparaître deux fois de suite. Tout d’abord lors d’un plan large puis lors d’un plan rapproché. La même scène est projetée deux fois de suite. Une dimension intemporelle et surréaliste entre donc en jeu et c’est la figure féminine qui l’introduit...
Cet ange blond, habillé de blanc, débarque avec la légereté d’une petite gamine, candide et innocente. Ces habits virevoltent au gré du vent et laissent entrevoir son physique, sa peau, ses jambes... PTA oppose cette imagerie fantasmagorique au pilier que représente Adam Sandler, immobile et littéralement posé dans son costume. Contrairement à la présence solaire d’Emily Watson, Adam Sandler est un être figé et froid mais qui ne demande qu’à être happé par l’énergie de cette jeune femme qui court vers lui. La caméra fait un travelling arrière et semble vouloir tirer avec elle le personnage masculin... Elle lui dit de venir, de ne pas avoir peur et de la suivre vers l’inconnu. PTA joue un rôle de médiateur lors de cette séquence, il n’attend qu’une chose, c’est de voir la confrontation de ses deux personnages et leur choc. Au propre comme au figuré...




Alors qu’il décide de prendre les choses en main en lui tendant la sienne comme signe de reconnaissance, la jeune femme quant à elle lui ouvre ses bras. La synchronisation n’est pas bonne entre les deux êtres et c’est ce qui fait le charme de leur union. Mais c’est à ce moment exact que la symbiose entre les deux personnages va sauter aux yeux du spectateur. Construisant une ombre parfaite, comme un imbriquement absolu qui coule de source, les deux formes se complètent le temps d’un baiser. Un très beau baiser. D’ailleurs, cette étreinte est bien trop belle pour que le spectateur ne doive pas se donner du mal pour la voir ! De manière complètement arbitraire et surréaliste, le réalisateur décide de remplir son couloir de dizaines de silhouettes : enfants, adultes, handicapés en fauteuil, animaux... Tout ici participe à éclater cette parfaite union et à la dissimuler. Mais étrangement, cette accumulation de protagonistes entrant dans le champs permet de se concentrer sur ce baiser et de mieux l’apprécier. On ne voit plus qu’eux et la beauté de la séquence n’en devient que plus forte. Nous sommes face à une scène qui sombre entièrement dans son idée maîtresse : montrer à tout prix une association parfaite. La symétrie que le réalisateur introduisait au départ initiait cette idée de perfection. La forme, complètement surréaliste, permet d’offrir une dimension extraordinaire à une action tout à fait banale : un baiser.





Ainsi, pendant quelques secondes, le tableau est trop fourni, surchargé et assombri par les silhouettes. C’est alors que le corridor se vide et laisse place à cet ultime tableau. Véritable chef d’oeuvre pictural où les contrastes, le cadre, les couleurs, les ombres et la lumière perçante du jour construisent une photographie des plus ingénues. Deux corps qui s’aiment et qui façonnent une sorte de coeur au milieu d’un paysage paradisiaque où les teintes pastels et chaudes viennent réchauffer un environnement sombre. Nous sommes face à deux êtres complémentaires et la construction du cadre participe à cette idée. Il y a à la fois la rigidité et la construction très linéaire d’Adam Sandler et l’ouverture ensoleillée vers un environnement naturel d’Emily Watson... Un coup de maître sur quelques secondes. Un vrai baiser de cinéma.