Par Kevin Dutot - publié le 02 avril 2009 à 02h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 23h43 - 0 commentaire(s)
Séraphine Louis dite Séraphine de Senlis née en 1964 n’aurait jamais pu imaginer une seule seconde qu’une oeuvre entière lui serait dédiée plus de 150 ans après sa naissance et que cette oeuvre aurait la force de réhabiliter l’artiste au sein du patrimoine artistique français... Aujourd’hui, après la pluie de récompense aux César et un score s’approchant des 800 000 spectateurs, l’oeuvre de Séraphine de Senlis, comme l’a précisé le cinéaste Martin Provost durant la cérémonie de février dernier, peut, et va revivre au grand jour ! Cette production franco-belge, outre ses grandes qualités artistiques, a réussi le pari d’attirer dans les salles des spectateurs ignorant tout de l’existence de cette femme mais dont le parcours et le coup de pinceau ont pu inspirer...



Les biopics sur les artistes peintres ou sculpteurs ont toujours su réunir un public curieux d’enrichir sa culture mais également prêt à se nourrir de cette force créatrice et du processus de fabrication d’une oeuvre d’art... un processus particulièrement mystérieux qui, à lui seul, permet de créer des ressorts scénaristiques fabuleux. A l’instar de la gigantesque toile de Pollock réservée à Peggy Guggenheim et qui constitue l’un des points forts du film sur l’artiste peintre, des tableaux de Frida dans le film éponyme ou ceux de Ohwon dans Ivre de femmes et de peinture. Les oeuvres des artistes ponctuent le récit, le construisent, le façonnent et permettent d’apercevoir, le temps d’un film, l’indicible : comment un artiste parvient-il à créer ? Dans Séraphine, le cinéaste n’use d’aucun artifice et ne laisse que très peu de place à la caméra pour se concentrer simplement sur son héroïne et ce qui la pousse à peindre...



Retour à l’art brut, aux sentiments simples, à une vie qui se libère par le biais de l’acte créatif. Si l’on aurait parfois aimé s’investir plus pronfondément dans ce récit, trop froid et distant à plusieurs reprises, on comprend néanmoins qu’une trop grande empathie aurait certainement déclenché un sentiment de pitié que le cinéaste a souhaité eviter à tout prix. La vie de Séraphine aurait pu inspirer autre chose que de l’admiration et de la passion et les raccourcis auraient pu faciliter la tâche du cinéaste pour nous émouvoir aux larmes mais plutôt que de se lancer dans un portrait pathétique, il préfère plonger dans les affres de la création, s’inspirant alors du Van Gogh de Maurice Pialat...


Séraphine Louis, orpheline à l’âge de sept ans, est recueillie par sa soeur aînée avant de travailler comme bergère puis comme domestique dans un couvent et enfin femme de ménage dans les familles bourgeoises de Senlis. Travaillant d’arrache-pied le jour, elle peint à la bougie la nuit dans un grand isolement. Elle effectue alors, cachée, repliée sur elle-même, une oeuvre gigantesque à la mesure de son enthousiasme toujours croissant pour la peinture. Aucune dispostion n’aurait pu éveiller la fibre artistique de Séraphine et ses travaux ne lui permettent pas de developper cette inclination, cependant, elle continue à peindre, constamment, dans sa chambrée avec des matériaux qu'elle recueille elle-même dans la nature... Sa rencontre avec le collectionneur d’art allemand Wilhelm Uhde et le soutien qu’il lui apporte vont complètement transformer l’existence de l’artiste peintre durant plusieurs années qui va alors être exposée, de son vivant, dans plusieurs galeries. Un succès de courte durée puisque la Grande Dépression empêche Uhde d’acheter de nouvelles toiles et la peintre sombre alors dans la folie... au point d’être internée pour « psychose chronique » le 31 janvier 1932 à l'hôpital psychiatrique de Clermont. Elle meurt à 78 ans, en décembre 1942, dans le dénuement et les dures conditions des asiles sous l'Occupation allemande. Séraphine Louis est enterrée dans une fosse commune.



Le film est cependant bien plus l'histoire d'une rencontre, celle d'un homme cultivé en avance sur son temps à l'affût des signes précurseurs d'un nouvel art de peindre, et d'une femme laminée par le travail quotidien et la misère, qui pourtant chaque nuit, portée par une inspiration qu'elle certifie de mariale, consacre son temps à la mise à plat de ses visions naïves. Plantes et fleurs trouvent sous ses pinceaux une nouvelle existence, un nouvel agencement, une esthétique inédite. Ce n'est pas tant l'époque qui intéresse le cinéaste ici, l'évocation de la période d'avant-guerre et le conflit lui-même sont à peine esquissés, mais la mise en relation de deux points de vue. Celui du collectionneur qui voit dans ces toiles un langage, une originalité, une vision du monde et celui de la femme-peintre qui, loin des conflits et des querelles du monde artistique, trouve dans l'acte de peindre une libération, une exaltation, une sorte de satisfaction personnelle face à la dureté d'une vie difficile.



Yolande Moreau, Ulrich Tukur et Anne Bennent, qui tiennent les rôles principaux du film, ne savent pas qu’ils ont tourné dans l’un des futurs succès du cinéma français lorsque le film sort en octobre dernier. Il totalise près de 100 000 entrées dès la première semaine pour ensuite se stabiliser durant plusieurs semaines d’exploitation à 50 000 entrées... tous les espoirs sont donc permis pour les producteurs Gilles Sacuto et Myléna Poylo qui restent sans voix devant un bouche à oreille aussi positif permettant au film d’atteindre les 700 000 entrées ! Outsider de premier rang en février dernier pour la cérémonie des César, le film de Martin Provost crée la surprise en subtilisant pas moins de sept compressions devant les mastodontes Entre les murs, Mesrine ou Un conte de Noël. Meilleur film de l'année, Meilleur scénario original, Meilleure musique, Meilleurs costumes, Meilleure photographie, Meilleurs décors et, bien sûr, Meilleure actrice (magnifique Yolande Moreau)... La comédienne repart ainsi avec le troisième César de sa carrière, après les deux statuettes remportées en 2005 pour Quand la mer monte (Meilleure actrice et Meilleure première oeuvre) et Séraphine devient instantanément une figure mythique du cinéma français ainsi qu’une artiste peintre retrouvée, comme la découverte d’un sarcophage égyptien... Le musée Maillol, en simultané avec l’exploitation du film en salles, ressort donc les trésors de l’artiste pour une exposition lui étant consacrée. Une véritable relecture de l’oeuvre de Séraphine de Senlis qui lui permettra désormais d’exister aux yeux du grand public.
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