Présenté l'année dernière au festival de Cannes en compétition officielle, Serbis, du philippin Brillante Mendoza, mérite mieux que l'indifférence générale qu'il a reçue. Ce film qui traite à la fois du délabrement social et de la dislocation familiale rivalise d’idées, de mouvements, de promesses et d’intuitions. Sa sortie en DVD donne envie de revenir sur le parcours de ce cinéaste prolifique (six films en trois ans) et de désosser ses influences.
Chez Brillante Mendoza, il y a eu un avant et un après
John John, le film qui l’a révélé à une échelle internationale. Avant, il y a
Le masseur, son premier long métrage, une première approche sur la prostitution masculine qui à travers l’itinéraire d’un homme (Coco Martin, un des acteurs fétiches du réalisateur) ausculte la rigidité d’une société philippine paradoxale;
The teacher, un conte sur une fillette qui apprend à lire à ses parents pour qu’ils puissent remplir leur bulletin de vote lors des prochaines élections présidentielles;
Summer Heat, un soap familial autour de trois membres d’une famille;
Slingshot, une plongée immersive à Manilles lors de la semaine sainte. Des films certes inégaux mais intéressants, partageant en commun des thématiques (les clans marginaux, le tumulte social) et nourrissant les obsessions d’un artiste autodidacte ayant commencé dans le monde de la publicité. Aujourd'hui, Mendoza tourne plus vite que son ombre (douze jours de tournage pour
Serbis, huit pour
Le masseur). Mais il ne faut pas se fier aux apparences : la préparation de ses films se produit en amont et exige une implication totale des comédiens qui doivent se comporter comme s'ils appartenaient à la même famille. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il reprend les mêmes acteurs à chaque nouveau projet.
Pour
Serbis, Mendoza ne change pas de programme, parle de cinéma-vérité pour l’approche documentaire de la fiction et le regard ethnographique sur un monde invisible. L’action se déroule dans le cinéma labyrinthique d'une grande ville bruyante des Philippines, cernée par le vacarme incessant des voitures. Baptisé "The Family", il ne diffuse que des films pornographiques et les spectateurs de l'endroit, en quête d’étreintes furtives dans le noir de la salle, imitent ce qu'ils voient sur l'écran. Métaphoriquement, le cinéma peut être vu comme un monstre orné de graffitis amoureux qui se nourrit des déjections des clients et dont les escaliers en forme de tentacules relient l’enfer des salles au paradis des alcôves. C'est aussi le coeur névralgique du récit où plusieurs personnages, toutes générations mêlées, vivent et survivent. Vers la fin, une chèvre arpente les lieux comme une référence à la bouffonnerie de Fellini. Et si le cinéma, c’était la vie ? Pendant moins de deux heures, le cinéaste philippin capte toutes les énergies fluctuant dans ce lieu précis, scrute des tranches de vie pathétiques, filme des instantanés charnels, fait affleurer l’essentiel dans l’insignifiant. Bref, orchestre un ballet formel qui projette une force surprenante qui s’exprime à travers un esthétisme très déterminé. Mais ce qui étonne chez lui n’est pas tant sa maîtrise de la rhétorique visuelle que son apparente capacité à manier avec la même aisance plusieurs formes d’expressions différentes.
Dans ce capharnaüm pompier, où la pellicule crâme de plaisir, chaque plan correspond à un état d’âme, un frisson érotique ou à l’ébauche d’un sentiment diffus. Sa construction bipartite évoque
La chatte à deux têtes, de Jacques Nolot qui traitait sur le même ton personnel des cinémas de quartier livrés à la misère sexuelle (il n'y a cependant pas chez Mendoza ce qu'il y avait chez Nolot: une peinture maladive d'une génération décimée par le SIDA). Mais rapidement, son auteur révèle deux influences majeures : John Cassavetes, pour la nervosité stylistique et la caméra portée à l'épaule ; et Tsai Ming Liang, pour la sensualité moite et l'attirance pour les dérives glauques. Handicapé par une tendance à l'ostentation, comme pour affirmer son identité, Mendoza ne réussit pas à se hisser au même degré d’intensité. Mais ce cinéma de la turgescence n’en est qu’à ses préliminaires, ses premiers bouillonnements d'ado indécis. Il n'attend que sa jouissance. Peut-être aura-t-elle lieu au prochain festival de Cannes avec la présentation en compétition officielle du nouveau long métrage de Brillante Mendoza,
Kinatay.
SI VOUS AVEZ AIME SERBIS, VOUS AIMEREZ…
GOODBYE DRAGON INN., de Tsai Ming-Liang
Au-delà de tout, Tsai Ming-Liang reste la grande référence de Brillante Mendoza sur
Serbis. S’il fallait citer un film précis, ce serait
Goodbye Dragon Inn qui préfigure ce qui se passe à la fin chez le réalisateur philippin : la dernière séance avant qu’un cinéma ferme ses portes. Dans la salle, des fantômes vagabondent, entretenus par une ouvreuse infirme. La vraie différence, c'est que le réalisateur de
Et là-bas quelle heure est-il? scrute le vide existentiel de personnages qui appartiennent déjà aux souvenirs, là où Mendoza montre leur trop-plein, leur implosion prochaine pour ne pas disparaître. Ceux qui estiment le fougueux
Serbis où l'on lutte contre le bruit de la vie doivent découvrir son double, plus mature, où tout est déjà éteint.