Le dernier film de Vincenzo Natali, Splice, sort aujourd'hui. A cette occasion, nous vous proposons une interview avec l'être hybride du film, Dren. Il s'agit de l'actrice française Delphine Chanéac qui propose une prestation étonnante dans un rôle difficile et peu acessible aux premiers abords. Dans la vie, Delphine Chanéac est souriante, très ancrée dans la vie parisienne, passionnée de cinéma, et dotée d'un caractère fort. La marque des grands ? L'actrice poursuit sa carrière entre divertissements télévisuels et longs-métrages à l'étranger. Retour sur un tournage pas comme les autres.
Splice est disponible dès maintenant en DVD et Blu-ray.
Comment s'est passé la rencontre avec Vincenzo Natali ?
J'ai fait un casting chez Gaumont. Ils cherchaient une fille plutôt musclée, qui avait fait des arts martiaux. Je me rappelle voir deux hommes arriver au loin, on monte dans les bureaux. Vincenzo me dit que je suis la première à passer le casting. Il ne sait pas trop quoi me dire car le personnage est un hybride, mi-femme, mi-animal. Je lui ai dit de me montrer, et il l'a
fait. Il a mimé le personnage, je suis parti là-dessus puis j'ai apporté mon jeu.
Ils ont ensuite fait un énorme casting. Ils sont finalement revenus vers moi, la première donc. S'en est suivi un deuxième casting au Canada avec les cascadeurs, tout est allé très vite, sous un mois.
Le jour du choix, tout le monde est passé, des techniciens aux cascadeurs, pour m'annoncer la bonne nouvelle : c'était moi !
Le personnage de Dren t'a tout de suite interessé, c'est un personnage assez étrange ?
C'est ça qui m'intéressait. Entre la prestation physique et l'introspection, j'aime beaucoup. Le corps doit tout autant parler que le reste. Après il y a aussi la rencontre avec Vincenzo Natali -j'avais adoré Cube-. Le script avait déjà été écrit il y a huit ans puis repoussé par rapport aux effets spéciaux pas encore au niveau. Tous ces paramètres faisaient que c'était son film. Ca me plaisait beaucoup comme idée.
La distribution en salles a été compliqué, comment l'as-tu vécu ?
Le film a été plusieurs fois repoussé et l'aspect nouveauté en a peut-être été un peu cassé. Mais ça nous a permis d'avoir un recul intéressant. Splice aurait pu sortir un an plutôt. Pour Vincenzo, ça a été extrêmement dur, pour les acteurs un peu moins puisqu'on peut tourner à côté et continuer son travail.
Quel type de réalisateur est Vincenzo Natali, directif, plus libre ?
Il va beaucoup s'appuyer sur des dessins. Il communique peu, il est très timide, fan d'Asie ... il faut prendre le temps d'entrer dans son univers presque autiste.
J'adore être projeté dans des univers, donc c'est un plaisir d'être guidé vers des histoires qui sortent de l'ordinaire.
"le corps de Dren n'est constitué que de moi"
Pour devenir Dren, tu as eu beaucoup de séances de maquillage ?
Les gens l'imaginent toujours, mais en fait il y a eu très peu de maquillage. J'ai eu le crâne rasé. On m'a maquillé un peu,
j'ai eu une cicatrice sous le menton, des points sur le visage pour les infographistes -quand Dren est jeune, elle a les yeux sur le côté-.Ormis un fond de teint sur le corps, j'avais des faux cils pour faire ressortir le côté féminin. Les jambes de Dren, ce sont mes avants-bras, mon molet, le corps de Dren n'est constitué que de moi.
La métamorphose est importante pour une actrice ?
En France, on n'est pas trop dans la transformation. C'est pourtant le travail d'un comédien. A l'étranger, on nous demande plus d'être dans le détachement. Plus on est déformé, abimé, au service de l'histoire, plus c'est beau selon moi.
Je me souviens quand j'ai vu Splice la première fois ... Whaouh ! Mon corps m'a surpris. C'est assez violent de voir son corps transformé ainsi en trois semaines avant le tournage du film.
Mon corps était assez douloureux -je faisais mes cascades- et tu te fais souvent mal. J'avais beaucoup de bleus.
"C'est assez violent de voir son corps transformé ainsi en trois semaines avant le tournage du film.'
Que penses-tu des actrices qui n'acceptent pas de jouer un rôle à fond, de s'enlaidir pour un rôle ?
Ca me gonfle. Ce n'est pas ma façon d'envisager le métier. Avoir l'air ridicule, c'est important. Marlon Brando disait au cours d'une séance de répétition théâtrale : "Ceux qui ont peur du ridicule, sortez".
Je me souviens sur Splice, plus au niveau de l'égo, d'une scène où je suis attachée à un poteau imaginaire devant 30 infographistes. Là c'est plus dur, car on est pas dans un cadre de tournage. Mais sur un plateau, à aucun moment on se dit qu'on est très con. Il faut y aller à fond !
On m'a déjà associé à l'image d'un mannequin, mais ce n'est pas ma volonté, ce ne sont pas mes envies.

Tu penses pouvoir tout faire en tant qu'actrice ?
Bien dirigée, oui. Mais il y a des choses où je me sentirais moins bien. Etant quelqu'un d'entier, j'aime ce qui est dense, ce qui bouge.N'importe quel musicien apprend à connaître de mieux en mieux son instrument. Je connais bien le mien. Je suis capable de jouer pour tous les "chefs d'orchestre" qui m'intéresse.
Si demain on me propose un film de "baston", physiquement difficile, je fonce, je signe.
J'adore ça. Un film de vampires, ça me dirait, mais je n'ai pas vu Twilight, ça ne m'amuse pas.
Par-contre les films comme Massacre à la Tronçonneuse, ça me parle moins, peut-être parce que je sens certains effets (comme les poches de sang artificiel) et je me laisse moins prendre.
"Tu apprends aussi ton métier en sachant observer les autres films."
Quels sont les cinéastes qui te passionnent ?
J'adore les Cronenberg ... Je suis aussi une fan absolue du cinéma d'Alfred Hitchcock qui n'a pas vieilli. Je suis aussi fan de Tim Burton, Edward aux mains d'argent. Après j'aime bien Lelouch ... Je ne suis pas fermée, il faut que l'histoire puisse me divertir, que j'y trouve mon compte. Récemment j'ai beaucoup apprécié Les Petits mouchoirs de Guillaume Canet, c'est vachement bien. C'est une histoire de personnages qui t'entraine.
En tant que spectatrice, c'est vrai que je suis souvent plus captivée par le cinéma étranger. Indien, japonais, chinois, américain ... le cinéma de Wong Kar-Wai mais d'avant [NDR : My Blueberry Nights]. C'est dans ma nature de m'intéresser à tout ce qui m'entoure.
Dracula par exemple (Francis Ford Coppola), je le connais par coeur. je suis insupportable, il ne faut pas le voir avec moi, je dis tous les dialogues. J'adore. J'ai dû le voir 70 fois.
Tu apprends aussi ton métier en sachant observer les autres films.
Et le Cinéma contemplatif ?
Oui, j'y pense même. Je suis moins à l'aise sur ce terrain de jeu. Mais Les Petits mouchoirs m'a bien accroché, c'est un film très centré sur les personnages.
Si l'histoire me plait, je fonce.
Pour en revenir aux métamorphoses du cinéma américain, ils sont très forts pour les transformations physiques, je pense par exemple à Cameron Diaz pour Dans la peau de John
Malkovich -affreuse avec son appareil dentaire-.

Tu as peut-être un certain côté "Amélie Poulain" ...
Peut-être mais en plus ancrée dans la réalité. Nous ne vivons pas dans un monde de Bisounours. Il faut apprendre à vivre les uns avec les autres avec nos différences. Et il faut aussi savoir défendre son territoire parfois.
Si je suis une Amélie Poulain, je suis plus pragmatique ... ou peut-être pas du tout (rires).
Finalement tu ressembles beaucoup à Dren. Tu en as conscience ?
J'ai mis beaucoup de moi dans Dren, je ne sais pas si Dren a mis beaucoup en moi ... Vincenzo m'a laissé beaucoup de libertés donc j'ai pu m'investir et j'ai beaucoup appris sur moi grâce à la mise à nue de mon personnage. J'ai aussi ce côté un peu sauvage, ça dépend de mes ressentis. Je me fie beaucoup à mon instinct.
Quels sont tes projets ?
Il y a Demain, je me marie, un téléfilm avec Catherine Jacob et Sagamore Stévenin, et une suite à L'amour vache toujours diffusé sur M6.
Au niveau des longs-métrages, il y aura le thriller allemand The Big Black, de Oliver Kyr, For Love of Money en tournage ces jours-ci avec James Caan, Yehuda Levi et Paul Sorvino (ndr : tournage au cours du mois d'octobre).
L'année prochaine, il y aura Piper, de Mennan Yapo, avec Rupert Friend, Isabel Lucas et Ralph Fiennes.
Propos recueillis par Vincent MARTINI

