Si l’heure est aujourd’hui à l’immixtion de la violence sanglante et sèche dans le cinéma de masse, on constate tout de même un écart en fonction des cultures, des auteurs et de manière plus surprenante des continents. En effet, plus sensible à ce phénomène que l’Europe ou le cinéma anglo-saxon, les films qui nous viennent d’Asie semblent davantage touchés par cette banalisation de la brutalité et sa monstration sans apprêts, au point d’aller toujours plus loin. Ainsi, The Chaser, parangon coréen le plus contemporain de cette tendance lourde, semble approfondir une veine réactivée depuis Old Boy et ses pendants thaïlandais ou hongkongais.

Une violence délestée du dogme de la morale
Moins affecté par les règles de la bienséance et délesté d’une approche judéo-chrétienne qui prône la dissimulation et l’évitement à la pure confrontation, le cinéma asiatique profite tout d’abord d’un substrat culturel qui l’invite plus sûrement à repousser des barrières autrefois impensables à franchir pour les cinéastes étrangers. Il en va ainsi de Zatoichi, de Memories of murder et d’autres films épiques comme Les Seigneurs de la guerre, An Empress and the warriors.
Mais cette explication facile ne résiste pas, si l’on y réfléchit bien, au constat d’une violence généralisée qui gagne insensiblement tous les genres, et cela quelque soit le pays concerné. A un point tel d’ailleurs que le medium semble atteint dans sa totalité d’une amorale banalisation qui vise à tout dévoiler et montrer. En effet, la contagion des films de niche et autres séries B apparaît comme ne plus pouvoir s’arrêter. Et la violence dans toutes ses gradations et manifestations les plus diverses de représenter après le sexe, le dernier terrain où il faille oser, repousser et expérimenter.

A y songer, les films récents qui en exploitent les ficelles ne manquent pas et les sempiternels Straw Dogs et Orange Mécanique semblent bien lointains. De A History of Violence en passant par Antichrist ou Hunger sans oublier les scènes de torture sadique de Casino Royale ou celles plus insupportables de L'Armée du crime, le cinéma de masse, qu’il soit auteuriste ou voué à l’exportation, paraît se caractériser par une volonté nouvellement affirmée, celle de ne rien cacher. De fait, au nom d’un dogme de la vérité et du primat du réalisme - semblant par ailleurs ne pouvoir être remis en cause-, de plus en plus de métrages opèrent en ce sens, que l’on songe aux derniers projets de Michael Haneke, à Los Bastardos sans omettre la vague incessante des films flirtant avec les codes de l’horreur, du revenge movie et de l’épouvante (Frontière(s), La Colline a des yeux, Death Sentence, Martyrs). En cela donc, une page s’est tournée et pourtant, souvent dans les cinémas d’Occident, cette violence apparaît comme déréalisée, follement outrancière et toujours suspecte, atteinte qu’elle est d’une très reconnaissable artificialité.
L’Asie, le nouvel horizon du cinéma violent ?
En cela, l’Asie vit le phénomène autrement, elle semble moins concernée et à première vue, moins touchée. Et pourtant, l’impression est trompeuse pour qui y regarde bien. Le cinéma asiatique dans son ensemble va beaucoup plus loin que les films précédemment cités. Que ce soit par la radicalité de son approche ou par sa froide brutalité. Combien de films nous ont-ils autant marqué que l’œuvre phare de Park Chan-Wook ? Combien des films sanguinolents d’horreur peuvent véritablement lutter avec les horreurs machiavéliques et perverses venues d’Asie ? En effet, peu de Takashi Miike, d’Hideo Nakata, de Kiyoshi Kurosawa ou de Bong-Joon Ho trouvent un pendant en Occident dans la période récente. Ou alors s’ils existent, ils explorent les mêmes contrées avec des règles que nos amis coréens, japonais ou thaïlandais ne respectent en rien. Et l’on évoque ici que les créateurs d’ambiance et les concepteurs d’univers décalés…Car la différence se manifeste partout ailleurs, notamment lorsque la violence prend sa forme la plus humiliante et déchaînée.

The Chaser en est le plus parfait des exemples : la violence y est frontale, sans limite et elle ne se complaît pas dans un esthétisme étriqué : elle détruit, salit, abîme et parfois se plaît même à éluder...Cependant, elle affecte et éprouve comme peu d’autres films surent le faire ces temps derniers. Et cela tient autant aux dimensions historiques et aux faits divers qui sont abordés qu’à l’immense inventivité que tous ses métrages ambitionnent d’exploiter. En effet, la violence y est autrement composée. Plus rude et sans montage surfait, elle s’affiche et ne cherche pas à se détourner. Elle est le sujet même et tout en même temps, le support d’une idée, à l’inverse de tant de films navrants qui pensent que pour être populaire, il faut seulement choquer.
Certes, des contre-exemples existent et dans l’ensemble, les cinémas d’Asie et notamment le cinéma chinois ne sont pas des cinémas de toutes les transgressions. Néanmoins, il demeure que l’intensité de ce qui est proposé et l’ampleur de ce qui est représenté, convoque plus à l’écran que nombre d’autres films étrangers. Si l’on prend par exemple, les séquences de sacrifice ritualisé ou les doigts que l’honneur commande de se couper, les exemples foisonnent, de même qu’abondent les films de bondage et de torture dans le pinku-eiga japonais, sans parler de la subversive catégorie III du cinéma hongkongais.


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