Probablement le film le plus difficilement abordable de David Fincher tant il jongle avec les allégories jusqu'à nous faire perdre pied,
The Game semble rester son œuvre la plus évidente quant aux repositionnements identitaires chers au cœur du réalisateur malgré un scénario hybride, flirtant autant avec la facilité enfantine que la complexité décousue. Rarement un film n'a semblé aussi embrouillé et soudainement aussi limpide. Une petite maladresse que l'on pardonne rapidement tant l'ambiance paranoïaque de l'ensemble atteint des sommets d'efficacité dans un univers typiquement Hitchcockien dans sa narration autant que dans ses complications (femmes mystérieuses aux entrées et sorties théâtrales, ennemis invisibles, spectateur collé aux basques du héros et largué du reste de l'intrigue) et ses débuts de résolutions (magouilles diverses, trahisons multiples, manipulation psychologique à des fins purement crapuleuses). Autant de pièces d'un puzzle empeloté qu'on nous demandera de remettre dans l'ordre, à nous spectateurs, avec ces indices de départ aussi gros que le sont l'affiche d'origine et le générique.
A l'occasion de la sortie de la première édition collector au monde de The Game, dans les bacs belges depuis la semaine dernière, nous vous proposons un petit retour sur ce film mésestimé de la filmographie de David Fincher.
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Pour le reste, c'est en dessous.
The Game raconte l'histoire d'un très riche homme d'affaire dont la vie bascule progressivement au cauchemar lorsque le mystérieux jeu auquel il s'est inscrit malgré lui pour pimenter son quotidien, vire au terrorisme organisé. Ceux qu'il a payé pour se divertir cherchent désormais à détruire sa vie. Pitch ô combien fidèle aux traditionnels polars noirs à double tranchant chers au cœur d'Hitchcock, et auquel Fincher rend indéniablement hommage, mais qui sert néanmoins de prétexte aux reconsidérations de soi, à l'ordre établi des choses mais surtout de l'importance qu'on leur donne, souvent bien inférieure aux besoins matériel. En effet, si le coté "jeu vidéo d'aventure" et "Quatrième dimension" de
The Game reste indubitablement jouissif (comme cette troublante séquence avec l'automate/clown), le film ne reste pourtant que le second chapitre d'une trilogie inavouée sur les échelles de valeurs. Une thématique et un message cachés derrière le divertissement, soit exactement ce que
The Game propose à son protagoniste… Ou comment nous sommes un peu le fameux pantin du teaser, happés par une histoire qui nous dépasse.
Trois films et trois regards différents. Celui de Nicholas Van Orton (Michael Douglas dans
The Game), piégé dans un système linéairement mécanique et confortable des grandes richesses passant son quotidien d'un point A à un point B comme sa voiture suivant au centimètre près les rails de tramway de San Francisco et que seul la contrainte nerveuse obligera à réveiller. Celui de John Doe (Kevin Spacey dans
Se7en) ensuite, autrement plus abrupt dans ses méthode puisqu'il charcute littéralement les pêcheurs, mauvais juge mais indubitablement à cheval sur des principes naturels, voire d'un autre âge. Sans doute à mi chemin entre les deux, ou du moins en mode transitoire, Jack (Edward Norton) symbolise dans
Fight Club essentiellement le pas à franchir pour décomplexer les rapports très conflictuels entre les trois personnages avec les femmes, mais surtout cet éternel besoin de laisser de côté les nouveaux besoins primaires pour quelque chose de plus neutre. En poussant le vice plus loin, on trouvera sans doute la plus pure de toutes les origines dans son excellent – encore ? –
Alien 3 multipliant les psychoses de la maternité et malheureusement rien de tout ça dans le très réussi techniquement mais autrement plus fade
Panic Room auquel on pourra éventuellement rattacher tout ça à travers sa déco Ikéa… (NdKevin Prin : affirmation qui divise la rédaction. Un bon sujet de débat à l'horizon dans ces colonnes...)
Des meubles en contre-plaqué, l'une des bases charnière de
Fight Club dont le film semble devoir son existence dans la simple et bonne raison que
The Game s'intéresse à un quinquagénaire au lieu d'un jeune de 20 ans, originellement pensé mais fort judicieusement abandonné pour le résultat que sont ces deux excellents films. 48 ans plus exactement, l'age des premières approches avec la vieillesse et la mort autrement plus évident ici puisque c'est à cet age que le père du héros s'est suicidé à travers un plongeon libérateur. Symbole parmi les symboles qui offrira tout son sens à la scène finale en suivant fidèlement la forme tout en modifiant le fond après l'éreintant périple qu'est le film, transformant ce glacial milliardaire en un chaleureux sans le sou. Ce dernier allant même jusqu'à faire l'aumône dans une poignante scène d'un restoroute où personne ne veut écouter ce clochard prêt à débourser ses 18 derniers dollars pour qu'on le prenne en stop. Déroutant, le film l'est ensuite assurément puisque il ne sera plus question ni de thriller ni d'espionnage à la sauce
Le Prisonnier, mais d'un portrait de ces infimes petites chose redonnant goût à la vie. Ou le parcours initiatique d'un sale con vers une mentalité plus noble, plus saine et plus humble, renaissant une seconde fois de la même manière, et au même âge que son propre père lorsque ce dernier s'est donné la mort.
Boudé par l'évidente simplicité de son propos au détriment de l'action – larguant en cours de route quelques longueurs – le piège
The Game, basculant du polar noir vers le magnifique drame familial, met sans doute à dos son public avec un happy end fortement appuyé, mais ô combien nécessaire pour rester fidèle à son message. Malgré ce certains tendent à faire croire, Fincher évite la facilité de l'issue noire vers la pertinence du cinéma dont
The Game s'impose comme une géniale parabole. Celle des frissons, de l'angoisse et autres peurs factices, remèdes aux maux de la banalité dont on sort indemne puisqu'une petite claque nous est parfois nécessaire lorsqu'elle arbore les allures de tours de magie. Et franchement, face à un spectacle orchestré si brillamment, il importe bien peu que ce dernier s'achève sur un coup de tête ou qu'il nous prenne par la main (le dernier plan de
Fight Club). Cela, Fincher l'a très bien compris…