Par - publié le 01 septembre 2006 à 11h05 ,
MAJ le 24 septembre 2009 à 18h08 - 0 commentaire(s)
Attendu depuis près d'un an en DVD, The Lovers de Tsui Hark arrive enfin dans les bacs la semaine prochaine sous la bannière de HK Video. L'occasion de se pencher sur ce grand film :

Nicky Wu et Charlie Young sont les amants de Tsui Hark dans ce film stimulant dépourvu des mouvements de grue et autres focales déformantes inhérents à son cinéma. Ici, le réalisateur de The Blade préfère le cœur aux abats, révèle sa part féminine non sans audace (ne pas se fier à l’intrigue faussement linéaire) et range les sabres pour causer de sentiments interdits, d’une histoire d’amour impossible, de personnages confrontés à leurs propres interdits dans une société rigide. Un mélodrame ? Oui, certes mais surtout, un ballet opératique rare et épique dont la progression dramatique obéit à une logique irréversible.


Autant être clair : ceux qui aiment le Tsui Hark burné qui file des coups de tatane et multiplie les plans de tarés peuvent passer leur chemin. Ici, on cause d’amour-passion, de sentiments exacerbés, de règles immuables qui bloquent les ardeurs ; bref, de tonnes de choses follement féminines à travers le prisme d’un regard masculin. La simple confrontation des deux points de vue suffit à provoquer l’intérêt pour le résultat qui en découle. L’action du film se déroule sous la dynastie des Jin Postérieurs dans une Chine où la fantaisie est rigoureusement bannie et où les filles doivent obéir à un système patriarcal. Chuk Ying-Toi, fille d’un haut fonctionnaire de la cour, souhaite mener à bien ses études. Pour cela, elle se travestit pour intégrer un collège de garçons. Elle rencontre Leung Shanpak, un jeune homme qui tombe progressivement sous son charme. Malencontreusement, il découvre la vérité : ce n’est pas un homme mais une femme. Leung comprend enfin le pourquoi de son attirance et tombe progressivement amoureux de sa comparse à la vie schizophrène. Seulement voilà, la demoiselle est ramenée dans sa famille pour épouser un homme de son rang. Elle n’est pas contente.


Après Zu, Le syndicat du crime 3, La secte du Lotus blanc et Green Snake, Tsui Hark signe avec The Lovers une transposition acrobatique de la légende des amants papillons qui confirme la propension du réalisateur à s’approprier les sources de la culture chinoise à travers ses mythes et ses traditions. Il l’a découverte au début des années 60 à travers un film d’opéra éponyme qui prenait pour thème musical une symphonie écrite par deux compositeurs de Chine populaire (dans la nouvelle version, il a été réorchestré par James Wong et accompagne de manière obsessionnelle le récit). Près de trente ans plus tard, il livre sa version des faits avec son esthétisme coutumier et sa générosité pour peindre des personnages simples soumis à des choix complexes.


Nombreux sont ceux qui pensent que l’intérêt du cinéma de Tsui Hark réside dans l’expérimentation des formes cinématographiques pour mettre en valeur un récit en apparence linéaire et convenu. Ici, la mise en scène ne répond pas franchement aux codes Harkiens: sens de l’épure, refus du sensationnalisme, rythme émollient. Et ce même s’il réutilise la technique des filtres, expérimentée sur Green snake. L’importance est davantage donnée à l’atmosphère qui ressemble à l’univers mental des personnages (à ce qu’ils ressentent et pensent à des moments précis – lorsqu’un des personnages est en colère, l’orage gronde). Les idées peuvent paraître simplistes, elles sont exploitées à très bon escient. Conformément à la légende d’origine, le récit se trouve fractionné en deux parties égales : une comique et désinvolte ; et l’autre, tragique et lyrique. La bonne idée de l’histoire – et c’est ici que la mise en scène discrètement sensuelle de Tsui fait des miracles – consiste à filmer des sentiments amoureux comme si on les expérimentait pour la première fois. C’est certainement pour cette raison que ce film séduit plus que d’autres Tsui Hark de manière presque consensuelle: il y a quelque chose de beau dans ces personnages qui s’affranchissent des conventions sociales pour penser enfin à leur désir et leur épanouissement perso.


En sondant les ferments d’une liaison dangereuse, Tsui donne une vision de l’amour magnifiée avec une profusion d’artifices qui concourent à rendre le spectacle beau et séduisant sans pour autant qu’il confine à de l’esthétisation. Le contexte social peu tendre (société chinoise ancrée dans ses conditions drastiques) appuie la dimension sacrificielle et légèrement transgressive : cette union était impossible dès ses prémices et les personnages en étaient les premiers convaincus. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore. En creux, il répond au respect des règles et des traditions par une atmosphère absurde où les personnages eux-mêmes répondent aux contingences par l’art. Par exemple, la musique a un rôle important en ce qu’elle relie les personnages, leur permet d’exprimer les sentiments les plus discrets et les accompagne dans toutes leurs étapes. Des poèmes peuvent atteindre des monts de magnétisme et des papillons peints peuvent s’animer par miracle.


Ceux qui ne connaissent pas The Lovers pourraient lui trouver quelques rides fictionnelles mais l’argument est illico contré par la force et l’universalité d’une histoire qui résonne comme une affirmation de la vie et possède la puissance d’une tragédie Shakespearienne racontée par un illuminé virtuose et intensifiée par le jeu incandescent de deux acteurs d’exception. Accessoirement, c’est un film qui gagne à être revu parce qu’à chaque nouvelle vision, il révèle des éléments ou des ambiguïtés qui nous avait échappé par le passé.
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