En mélangeant le fantastique, la science-fiction, la parodie, le giallo, la comédie et le slasher, Nacho Vilagondo a démontré avec
Time crimes, son premier film, présenté dans divers festivals internationaux avant de sortir directement en DVD en France, qu’il était possible d’être original en utilisant des bases éprouvées. Un homme fait accidentellement un voyage dans le temps et se retrouve confronté à lui-même une heure auparavant. En cherchant à tout prix à réparer cette erreur et à revenir au présent, il va déclencher sans le vouloir une série de désastres irréparables. Une fois que l’on a compris le pot aux roses, l'intérêt de
Time crimes réside moins dans la chute que dans la progression vers une invraisemblable vérité. Pour faire croire en l'incroyable avec une économie d'effets et un humour de dernière minute, Vilagondo enregistre tout ce qui se passe sur le visage de l’acteur Karra Elejalde (
L'écureuil rouge, de Julio Medem, 1994) en opposant la faiblesse de l'homme à l'intransigeance de la science. Dans son court-métrage
7:35 in the morning, il évoquait déjà un enfer zombie où les personnages étaient réglés comme des horloges. Cette fois, la fin justifie tous les moyens. Un remake US de
Time crimes, produit par United Artists, est déjà en route et Vilagondo, qui travaille actuellement sur deux projets (l'un en Espagne, l'autre aux Etats-Unis), rappelle Alejandro Amenabar à ses débuts (
Ouvre les yeux).
Comment est né Time crimes?
Je suis passé au long métrage après une série de courts de science-fiction et aux budgets minuscules. Je ne m’en plains pas : l’absence de moyens permet d’être plus créatif. Parmi eux, il y a eu
7:35 in the morning, qui a été nommé aux Oscars. Tout l’argent que j’ai gagné avec, je l’ai utilisé pour faire
Time crimes. Entre l’écriture, le financement, le tournage et la post-production, ce projet a pris quatre ans de ma vie, mais c’est manifestement une bonne moyenne.
Quelles sont vos influences?Difficile à dire. Toutes mes influences sont inconscientes, aussi bien dans le slasher que la science-fiction. Cela vient certainement du fait qu’aujourd’hui on a tendance à tout englober sans faire de distinction. Consciemment ou non,
Time crimes est le reflet de cette culture. Sans vouloir me comparer à eux, je crois que Hitchcock et Gilliam sont restés mes références pendant le tournage. Je me suis inspiré de
Fenêtre sur cour, lorsque le personnage principal regarde à travers ses jumelles et pressent une machination, et de
L’armée des douze singes pour l’impression vertigineuse que chacun est condamné à revivre le même cauchemar en boucle. Un peu à la manière du mythe de Sisyphe. Je suis également admiratif de la manière dont De Palma est arrivé à imiter Hitchcock tout en conservant sa personnalité et en révélant un style maniéré, sophistiqué. Par exemple, je suis bluffé lorsque je vois
Body Double qui repose sur les mêmes bases que
Fenêtre sur cour. L’humour ironique vient sûrement de ma passion des comédies anglaises des années 60. D’autres éléments appartiennent clairement au giallo : la fille épiée, le tueur masqué. En voyant
Time Crimes, on ne peut pas ne pas penser à Argento. Mais, à l'arrivée, ce sont des influences communes.
L’intérêt réside dans la manière dont vous jouez avec ces influences, sans en faire trop. Vous y avez réfléchi au moment de l’écriture?Pas volontairement, parce que je ne voulais pas me mettre la pression. Je savais en revanche que je voulais créer un film qui fréquente différents genres. En tant que cinéphile, c’est également ce que j’adore voir. A la base, je voulais un personnage déguisé comme un super-héros qui suscite l’effroi sans raison précise, comme pour dire que tout vient des apparences. J’ai pensé à
L’homme invisible pour le cinéma et à
Doom Patrol pour le comic. Mais inéluctablement, avec un tel caractère, vous êtes obligé de donner à réfléchir sur la notion d’identité : qui se cache derrière ces bandages ? Pour lui donner une ambiguïté, je me suis servi de l’image que l’acteur Karra Elejalde véhiculait dans des films comme
The Dead Mother (Juan Emmanuel Bajo Ulloa, 1993) et
L’écureuil rouge (Julio Medem, 1994). Dans
Time crimes, il est impossible de savoir s’il est bon ou méchant, triste ou drôle. C’est stimulant pour celui qui connaît son parcours.
Comment a évolué le scénario sur quatre ans?Au début, je voulais suivre un seul personnage en temps réel, afin de développer une image en noir et blanc que j’avais en tête où un homme s’attaque lui-même avec un masque horrible et un révolver dans la main. Progressivement, la structure consistant à mélanger la logique et l’irrationnel m’est venue, en me souvenant de l’impact que les nouvelles de Philip K. Dick et de Stanislaw Lem avaient provoqué en moi. Il n’est jamais possible de savoir où l’auteur nous emmène, tout en faisant travailler notre imagination. De là, est venue l’idée de la femme nue dans les bois et de la machine à remonter le temps. Respectivement, ils représentent la tentation de l’interdit et la possibilité d’une rédemption.
Propos recueillis par Romain Le Vern (au festival de Sitges)