La captation d’un spectacle n’est pas une chose aisée sur le plan technique, qu’il s’agisse de la vidéo comme de l’audio. Qui plus est celle d’un spectacle musical, et pire, d’un spectacle qui donne à voir et à entendre la fine fleur du flamenco et des musiques tziganes, convoquée par Monsieur Tony Gatlif en personne. Musique trépidante, trépignante et nerveuse, à la dynamique très large, aux variations subites, improbables, surprenantes, les
Vertiges enregistrés par Denis Caïozzi les 8 et 9 juin 2007 (ingénieurs du son : Laurent Dupuy et Jérôme Boulle ; prise de son : Gilles Claret), lors du festival des Nuits de Fourvière, s’imposent comme une véritable réussite sonore, qui se donne à entendre mieux que bien des concerts live.
Le film commence par une séquence d’interview de Tony Gatlif, juxtaposée à quelques images brèves du spectacle, des répétitions ou des coulisses. Le fondu son, de l’un à l’autre, passe systématiquement (et parfois un peu sèchement peut-être) par les mélanges d’ambiance (public/extérieur), et en effet, une spatialisation large rappelle qu’on tourne en extérieur. La voix de Gatlif sonne clairement, medium, tout à fait distincte, et les propos servent opportunément à présenter l’esprit flamenco.

4mn25. José Maya entre en scène, sur fond de claquements de doigts et d’encouragements hurlés, comme autant de défis gitans. Le spectacle peut commencer. Mix parfaitement équilibré entre ambiance public (applaudissements dès son entrée en scène, puis bien sûr, à chaque ébouriffant solo), présente sans excès, et musique. Les pistes sont bien panoramiquées, sans exagération inutile. Un cajon appuie au centre la rythmique des palmas, qui claquent aux extrémités droite-gauche, où surgit aussi parfois un cri. Guitares cristallines, plutôt à droite, nombreuses, précises. Chants et danses au centre, avec l’incroyable rythmique des talons. Le rapport entre rythmes et mélodies, solistes et ensemble se révèle idéal.

15mn. La guitare flamenco laisse place à la flûte, à l’oud, au violon. L’Espagne perd ses frontières, et la musique trouve laisse les siennes lorsque Karine Gonzalez commence sa danse soufie, sur la voix de la chanteuse Samir Charifi. Rencontre hispano-orientale. La réverbération n’est pas appuyée, laisse faire la voix seule, pure, sans solliciter l’émotion. Voix (au centre) et contre-chant (violons, flûte, à gauche) se répondent à merveille. Après un superbe solo de flûte, grand moment rythmique (23mn33) avec l’échange de la percussion des talons flamencos de José Maya, des cajons, et des derboukas. Et soudain, mixé très en avant, sur fond d’applaudissements tonitruants, le temps de quelques superbes petites secondes, la respiration haletante de Karine Gonzalez (24mn30), qui achève enfin son infini tournoiement soufi.
24mn52. Guitares à droite, percussions à gauche, c’est Pol qui s’avance, casse ses talons sur fond de complainte gitane, hurlée sur toutes les modulations de la voix, des plus profondes au plus haut perchées, avant de céder sa place à la splendide Monica. Les voix se relaient, s’interpellent, se défient, et un accelerando (31mn20) impose soudain des prouesses techniques aux percussionnistes et à la danseuse. La rupture est d’autant plus grande lorsque s’avance le duo Kelian Jimenez-Rosana (32mn25), qui commence par une exposition très sentimentale, avant que chacun exprime son talent. A 40mn40, Prado Jimenez s’avance dans un grand silence, fait claquer ses talons, grincer ses pas sur le sol : on pourrait damner tous les saints sur les grincements de talons de Prado Jimenez. Longue séquence typiquement flamenca où, on l’aura compris, la musique sert très précisément, avec toute la palette expressive des guitares et des percussions, l’art des différents danseurs qui se succèdent.

46mn15. L’oud résonne. Retour de l’Orient tzigane, et avec lui, d’un accent moins chorégraphique et plus musical du spectacle : Samir Charifi entonne une chanson d’amour lente et syncopée. Après les frénésies andalouses, la musique perd sa fondamentale percussive et se fait plus mélodieuse, au son des flûtes et des violons. Le quart de ton ouvre les horizons sonores, alors que battent les tef. A 54mn16, Erika Serre, voix plus suave, étonnamment douce dans les pianos, peut poursuivre ce moment musical, avec une chanson nostalgique sur laquelle Tony Gatlif lit une lettre ouverte à Robert Badinter (« Cher Monsieur Badinter, je t’écris pour te dire : parle de nous !... »). Superbe introduction a cappella (59mn12), à peine rythmée par les seuls claquements de doigts des percussionnistes, et la danse refait son entrée, plus joyeuse, enfantine, contagieuse, de ce bonheur incomparable qu’ont les joies tziganes qui ont tant souffert. Le violon et la flûte font un contre-chant très enjoué, et sur fond de percussions, les musiciens quittent la scène un par un, pour laisser résonner, seule, la voix déchirée de La Caïta (1h03mn35). Grande tradition du Cante jondo, ce chant tragique et profond. Interprétation très expressive de La Caïta, qui peut passer en un seul mot d’un extrême émotionnel à un autre.

A 1h07mn30, on porte la table comme d’autres portent le Christ à Triana, pendant la Semana Santa. La guitare, toutes cordes étouffées, scande un rythme de boléro. C’est cette table qui servira de scène à un danseur et, un micro plaqué en dessous, de cajon aux percussionnistes, comme dans ce bar de Madrid (Los Gabrieles) où les femmes faisaient tourner leurs robes et claquer leurs talons du comptoir jusqu’aux tables où vous terminiez votre Jeréz. Mais ici, c’est depuis une estrade juchée au milieu du public que répond Prado Jimenez (1h10mn08), seule, martelant une rythmique sévère parfaitement restituée. Le finale, à 1h11mn50, s’annonce alors par des ensembles, féminins d’abord, masculins ensuite, mixtes enfin. La danse reprend le pas sur la musique à proprement parler, les rythmes s’accélèrent, les tempos montrent à nouveau la technique rythmique des guitaristes trouées soudain par des envolées ahurissantes de gammes, les prouesses percussives des talons… Délire collectif (public, musiciens, danseurs, tous pareillement en nage) lorsque, à 1h18mn30, les uns et les autres quittent la scène pour laisser finalement (1h18mn55) un cajon mettre son frénétique point d’orgue au spectacle.