Il est de ces films qui ratent leur cible non pas pour des raisons qualitatives mais parce qu’ils ont la malchance de ne pas sortir au bon moment. Un peu à la manière de
L’enfant Du Diable (The Changeling), de Peter Medak, autre uppercut fantastique à réhabiliter d’urgence. Réalisé en 1979,
Tourist Trap, premier long métrage de David Schmoeller (et accessoirement son meilleur), en fait partie. Cette série B dont l’argument perfectible évoque un épisode de
La Quatrième Dimension n’aurait pas dû avoir la carrière qu’il a reçue. En réalité, elle est sortie trop tard, peu de temps après
Halloween, la nuit des masques, de John Carpenter et un peu avant
Vendredi 13, de Sean Cunningham, à la jonction entre deux mouvances distinctes. Selon le réalisateur, son insuccès s’explique peut-être parce que le film n’a reçu qu’un simple avertissement au moment de sa sortie et que «personne ne souhaitait voir un film d’horreur seulement déconseillé aux enfants». Cela ne l’empêche pas d’être considéré par Stephen King comme l’un de ses films d’horreur préférés et d’avoir été une source d’inspiration intarissable pour les maîtres du genre à venir (Stuart Gordon s’en est inspiré pour
Dolls, réalisé six ans plus tard). Depuis, ce conte de fée macabre, désormais dispo en zone 2, se traîne une réputation culte.
Les films fantastiques à base de ventriloquie et de poupées maléfiques ne sont pas nouveaux mais peu fréquents.
Au cœur de la nuit, film à sketches de Alberto Cavalcanti, Charles Crichton, Basil Dearden et Robert Hamer, constitue l’une des références les plus indémodables. Ce cauchemar dans lequel on peut voir un pantin manipulateur et malintentionné, a également inspiré
Magic, de Richard Attenborough, dans lequel Anthony Hopkins prend la place de Michael Redgrave et se demande si le ventriloque sombre dans la folie où si sa marionnette a réellement une existence propre.
Tourist Trap joue dans une catégorie plus tordue encore, en essayant si possible d’échapper à toute forme de classicisme. L’histoire s’articule autour de cinq ados, victimes d’une crevaison, qui se paument sur une route déserte. Afin de trouver de l’aide, l’un d’eux (Keith McDermott) pour atteindre la station service la plus proche. Les autres, essentiellement des belles filles, en profitent pour profiter des paysages, prendre des bains et rentrer comme convenu (puisque nous sommes dans un film d’horreur) dans un lieu bien mystérieux qui ressemble à un musée abandonné. Le proprio, c’est une sorte de redneck bizarre (Monsieur Slausen alias Chuck Connors, acteur éphémère, ancien joueur de baseball professionnel dont la carrière a hélas mal tourné), muni d’une salopette et d’un chapeau de cow-boy, qui vit seul dans les montagnes et qui comme par hasard a un frère malade, cousin lointain de Leatherface de Massacre à la tronçonneuse, ayant manifestement envie de faire de chaque touriste potentiel un nouveau mannequin au regard absent. Vous savez déjà comment ça se poursuit et comment ça se termine mais au moins on est aux prémisses!

Jusqu’alors inconnu, David Schmoeller a eu envie de brûler les étapes en s’attaquant immédiatement à la réalisation d’un long métrage qui poursuit la veine fantastique de ses deux courts, réalisés à l’époque où il était étudiant à Austin:
Lora Lee’s bedroom (sur une femme confrontée à un méchant rat) et surtout
The Spider will kill you (sur des mannequins qui agressent une pauvre aveugle). De toute évidence, ce cinéaste aime le slasher pour rendre une copie plus que correcte qui étonne à la fois dans la construction d’une atmosphère fantastique éprouvante tutoyant une folie baroque onirique mais aussi la volonté d’innover en préférant la puissance des pouvoirs psychiques aux traditionnels meurtres à l’arme blanche. A la base, cette idée de retourner la mouvance naguère actuelle a été amenée par Charles Band, le producteur bienveillant de
Tourist Trap, spécialisé dans les séries B tendance Z. Sa prédilection pour les digressions surréalistes jusque dans le climax lui vient de Luis Buñuel et Alejandro Jodorowsky dont il découvre, fasciné, les œuvres barrées lors de ses études (il a rencontré Jodorowsky lors de ses études de cinéma à Mexico qui lui a transmis ce goût de l’excentricité et de l’audace à tout prix). La petite anecdote veut également que sa femme de l’époque ait comme parrain le grand Luis. A défaut de se hisser à la hauteur de ses références,
Tourist Trap reste un authentique plaisir coupable de réalisme magique, hanté par l’ombre tutélaire des productions de la Hammer qui a souffert du poids des années et de la concurrence des films de genre ayant suivi. Avec le recul, il ressemble pourtant à un petit coup de maître, beau et anxiogène, suggestif et évocateur, qui transcende ce qui sur le papier aurait dû ne ressembler qu’à un simple exercice de style pour ados en manque de frayeur et qui, de toute évidence, exploite parfaitement toutes les ressources mises à sa disposition. A commencer par le cadre du musée de cire, exploité comme le motel schizoïde du
Psychose, d’Hitchcock. Les poupées et les mannequins sont humanisés et potentiellement néfastes (Schmoeller ayant parfaitement acquis qu’il n’y a rien de plus inquiétant qu’un objet inanimé – bien avant
Jeux d’enfants et la création de Chucky). L’épisode
The After Hours de
La Quatrième Dimension dans lequel une femme est enfermée dans une grande surface, agressée par des mannequins étrangement animés, a certainement dû lui taper dans l’œil.
Grâce au fidèle Charles Band, le cinéaste a eu les coudées franches pour faire des films au-dessus de la moyenne où il a les moyens de ses inventions formelles. Il retrouvera souvent ça dans ses œuvres suivantes (le moins connu
Catacombs en ligne de mire) mais à un stade plus limité,
Tourist Trap étant le seul film où il a pu avoir à l’écran ce qu’il avait à l’esprit avant de commencer le tournage. Ses références avouées s’étendent de
Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper (le groupe d’adolescents primesautiers, le masque du tueur évoquant celui de Leatherface) à
L’homme au masque de cire, de André De Toth, en passant par
Carrie et
Furie, de Brian de Palma, deux films qui le passionnent pour les personnages doués de dons de télékinésie mais également pour l’utilisation de la musique. Ce n’est pas un hasard si Pino Donaggio a réalisé le formidable score de
Tourist Trap, lui qui a également travaillé avec Brian de Palma sur les bandes-son de
Carrie et
Pulsions (entre autres). Les nuances musicales évoquent un manège déglingué à la
Carnival of Souls mais on connaissait déjà sa capacité à amplifier des atmosphères de malades mentaux (repenser à sa sublime BOF pour le non moins sublime
Ne Vous retournez pas, de Nicolas Roeg). La collaboration a été si intense que le compositeur et le réalisateur se sont retrouvés sur
Fou à tuer (avec le génial Klaus Kinski) et
Catacombs. Le montage est assuré par Ted Nicolaou, autre chouchou de Charles Band dans les années 80, qui ici fait ses premières armes avant d’achever la saga
Puppet Master.
David Schmoeller partage aussi avec Brian de Palma une fascination presque assassine pour Psychose d’Alfred Hitchcock qui s’est traduite chez De Palma dès Sœurs de sang et qui dans
Tourist Trap se répercute dans la révélation finale aujourd’hui un peu datée. C’est la limite de
Tourist Trap: David Schmoeller qui, on le sent, a envie d’aller plus loin encore dans le délire, n’a pas le grain de folie d’un Ken Russell, pas plus qu’il a la possibilité budgétaire d’engager un Anthony Perkins. Auquel cas il aurait pu proposer un retournement de situation digne de celui des
Jours et des Nuits de China Blue où l’héritage Hitchcockien de
Psychose est totalement dilapidé. Faute de posséder cette démesure qui l’aurait définitivement distingué du tout-venant,
Tourist Trap vaut davantage pour ses qualités plastiques que pour son scénario un peu bègue qui se repose sur la trame narrative de
Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper et David Schmoeller se partageant le même Robert Burns aux effets spéciaux) et recycle essentiellement des lieux communs, ne serait-ce que dans la manière dont il divise les personnages féminins (l’incroyable Tanya Roberts connue comme l’héroïne de
Sheena reine de la jungle, également vue dans le James Bond
Dangereusement vôtre, qui a beaucoup souffert pendant le tournage en courant pieds nus dans la boue; l’image de la «vierge immaculée» du groupe qui porte comme par hasard une robe blanche longue, symbole d’innocence). Il suffit d’une scène de bain émoustillante pour comprendre que l’horreur sert aussi de prétexte pour filmer de belles filles si possible dénudées (Mario Bava avait déjà compris ça, bien avant
La baie sanglante; Hitchcock aussi, mais de manière détournée, en montrant le feu sous la glace). Et Dieu sait s’il existe des intentions moins avouables. Tant de péchés mignons qui ne gâchent en rien ce
Tourist Trap, conçu pour terrifier au premier degré et en toute sécurité des spectateurs avides de frissons et si possible de croisements de genre bizarres (c’est autant un slasher qu’un survival). A l’époque, la mission était remplie à 100%. Aujourd’hui, la nostalgie candide a peut-être pris le pas sur son efficacité. Mais James Wan ne l’a pas oublié que ce soit pour
Saw et surtout
Dead Silence en suivant la même veine à la fois grand-guignolesque et énergique.