Par - publié le 14 juin 2008 à 13h02 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 15h29 - 2 commentaire(s)
Il est de ces films qui ratent leur cible non pas pour des raisons qualitatives mais parce qu’ils ont la malchance de ne pas sortir au bon moment. Un peu à la manière de L’enfant Du Diable (The Changeling), de Peter Medak, autre uppercut fantastique à réhabiliter d’urgence. Réalisé en 1979, Tourist Trap, premier long métrage de David Schmoeller (et accessoirement son meilleur), en fait partie. Cette série B dont l’argument perfectible évoque un épisode de La Quatrième Dimension n’aurait pas dû avoir la carrière qu’il a reçue. En réalité, elle est sortie trop tard, peu de temps après Halloween, la nuit des masques, de John Carpenter et un peu avant Vendredi 13, de Sean Cunningham, à la jonction entre deux mouvances distinctes. Selon le réalisateur, son insuccès s’explique peut-être parce que le film n’a reçu qu’un simple avertissement au moment de sa sortie et que «personne ne souhaitait voir un film d’horreur seulement déconseillé aux enfants». Cela ne l’empêche pas d’être considéré par Stephen King comme l’un de ses films d’horreur préférés et d’avoir été une source d’inspiration intarissable pour les maîtres du genre à venir (Stuart Gordon s’en est inspiré pour Dolls, réalisé six ans plus tard). Depuis, ce conte de fée macabre, désormais dispo en zone 2, se traîne une réputation culte.


Les films fantastiques à base de ventriloquie et de poupées maléfiques ne sont pas nouveaux mais peu fréquents. Au cœur de la nuit, film à sketches de Alberto Cavalcanti, Charles Crichton, Basil Dearden et Robert Hamer, constitue l’une des références les plus indémodables. Ce cauchemar dans lequel on peut voir un pantin manipulateur et malintentionné, a également inspiré Magic, de Richard Attenborough, dans lequel Anthony Hopkins prend la place de Michael Redgrave et se demande si le ventriloque sombre dans la folie où si sa marionnette a réellement une existence propre. Tourist Trap joue dans une catégorie plus tordue encore, en essayant si possible d’échapper à toute forme de classicisme. L’histoire s’articule autour de cinq ados, victimes d’une crevaison, qui se paument sur une route déserte. Afin de trouver de l’aide, l’un d’eux (Keith McDermott) pour atteindre la station service la plus proche. Les autres, essentiellement des belles filles, en profitent pour profiter des paysages, prendre des bains et rentrer comme convenu (puisque nous sommes dans un film d’horreur) dans un lieu bien mystérieux qui ressemble à un musée abandonné. Le proprio, c’est une sorte de redneck bizarre (Monsieur Slausen alias Chuck Connors, acteur éphémère, ancien joueur de baseball professionnel dont la carrière a hélas mal tourné), muni d’une salopette et d’un chapeau de cow-boy, qui vit seul dans les montagnes et qui comme par hasard a un frère malade, cousin lointain de Leatherface de Massacre à la tronçonneuse, ayant manifestement envie de faire de chaque touriste potentiel un nouveau mannequin au regard absent. Vous savez déjà comment ça se poursuit et comment ça se termine mais au moins on est aux prémisses!


Jusqu’alors inconnu, David Schmoeller a eu envie de brûler les étapes en s’attaquant immédiatement à la réalisation d’un long métrage qui poursuit la veine fantastique de ses deux courts, réalisés à l’époque où il était étudiant à Austin: Lora Lee’s bedroom (sur une femme confrontée à un méchant rat) et surtout The Spider will kill you (sur des mannequins qui agressent une pauvre aveugle). De toute évidence, ce cinéaste aime le slasher pour rendre une copie plus que correcte qui étonne à la fois dans la construction d’une atmosphère fantastique éprouvante tutoyant une folie baroque onirique mais aussi la volonté d’innover en préférant la puissance des pouvoirs psychiques aux traditionnels meurtres à l’arme blanche. A la base, cette idée de retourner la mouvance naguère actuelle a été amenée par Charles Band, le producteur bienveillant de Tourist Trap, spécialisé dans les séries B tendance Z. Sa prédilection pour les digressions surréalistes jusque dans le climax lui vient de Luis Buñuel et Alejandro Jodorowsky dont il découvre, fasciné, les œuvres barrées lors de ses études (il a rencontré Jodorowsky lors de ses études de cinéma à Mexico qui lui a transmis ce goût de l’excentricité et de l’audace à tout prix). La petite anecdote veut également que sa femme de l’époque ait comme parrain le grand Luis. A défaut de se hisser à la hauteur de ses références, Tourist Trap reste un authentique plaisir coupable de réalisme magique, hanté par l’ombre tutélaire des productions de la Hammer qui a souffert du poids des années et de la concurrence des films de genre ayant suivi. Avec le recul, il ressemble pourtant à un petit coup de maître, beau et anxiogène, suggestif et évocateur, qui transcende ce qui sur le papier aurait dû ne ressembler qu’à un simple exercice de style pour ados en manque de frayeur et qui, de toute évidence, exploite parfaitement toutes les ressources mises à sa disposition. A commencer par le cadre du musée de cire, exploité comme le motel schizoïde du Psychose, d’Hitchcock. Les poupées et les mannequins sont humanisés et potentiellement néfastes (Schmoeller ayant parfaitement acquis qu’il n’y a rien de plus inquiétant qu’un objet inanimé – bien avant Jeux d’enfants et la création de Chucky). L’épisode The After Hours de La Quatrième Dimension dans lequel une femme est enfermée dans une grande surface, agressée par des mannequins étrangement animés, a certainement dû lui taper dans l’œil.


Grâce au fidèle Charles Band, le cinéaste a eu les coudées franches pour faire des films au-dessus de la moyenne où il a les moyens de ses inventions formelles. Il retrouvera souvent ça dans ses œuvres suivantes (le moins connu Catacombs en ligne de mire) mais à un stade plus limité, Tourist Trap étant le seul film où il a pu avoir à l’écran ce qu’il avait à l’esprit avant de commencer le tournage. Ses références avouées s’étendent de Massacre à la tronçonneuse, de Tobe Hooper (le groupe d’adolescents primesautiers, le masque du tueur évoquant celui de Leatherface) à L’homme au masque de cire, de André De Toth, en passant par Carrie et Furie, de Brian de Palma, deux films qui le passionnent pour les personnages doués de dons de télékinésie mais également pour l’utilisation de la musique. Ce n’est pas un hasard si Pino Donaggio a réalisé le formidable score de Tourist Trap, lui qui a également travaillé avec Brian de Palma sur les bandes-son de Carrie et Pulsions (entre autres). Les nuances musicales évoquent un manège déglingué à la Carnival of Souls mais on connaissait déjà sa capacité à amplifier des atmosphères de malades mentaux (repenser à sa sublime BOF pour le non moins sublime Ne Vous retournez pas, de Nicolas Roeg). La collaboration a été si intense que le compositeur et le réalisateur se sont retrouvés sur Fou à tuer (avec le génial Klaus Kinski) et Catacombs. Le montage est assuré par Ted Nicolaou, autre chouchou de Charles Band dans les années 80, qui ici fait ses premières armes avant d’achever la saga Puppet Master.


David Schmoeller partage aussi avec Brian de Palma une fascination presque assassine pour Psychose d’Alfred Hitchcock qui s’est traduite chez De Palma dès Sœurs de sang et qui dans Tourist Trap se répercute dans la révélation finale aujourd’hui un peu datée. C’est la limite de Tourist Trap: David Schmoeller qui, on le sent, a envie d’aller plus loin encore dans le délire, n’a pas le grain de folie d’un Ken Russell, pas plus qu’il a la possibilité budgétaire d’engager un Anthony Perkins. Auquel cas il aurait pu proposer un retournement de situation digne de celui des Jours et des Nuits de China Blue où l’héritage Hitchcockien de Psychose est totalement dilapidé. Faute de posséder cette démesure qui l’aurait définitivement distingué du tout-venant, Tourist Trap vaut davantage pour ses qualités plastiques que pour son scénario un peu bègue qui se repose sur la trame narrative de Massacre à la tronçonneuse (Tobe Hooper et David Schmoeller se partageant le même Robert Burns aux effets spéciaux) et recycle essentiellement des lieux communs, ne serait-ce que dans la manière dont il divise les personnages féminins (l’incroyable Tanya Roberts connue comme l’héroïne de Sheena reine de la jungle, également vue dans le James Bond Dangereusement vôtre, qui a beaucoup souffert pendant le tournage en courant pieds nus dans la boue; l’image de la «vierge immaculée» du groupe qui porte comme par hasard une robe blanche longue, symbole d’innocence). Il suffit d’une scène de bain émoustillante pour comprendre que l’horreur sert aussi de prétexte pour filmer de belles filles si possible dénudées (Mario Bava avait déjà compris ça, bien avant La baie sanglante; Hitchcock aussi, mais de manière détournée, en montrant le feu sous la glace). Et Dieu sait s’il existe des intentions moins avouables. Tant de péchés mignons qui ne gâchent en rien ce Tourist Trap, conçu pour terrifier au premier degré et en toute sécurité des spectateurs avides de frissons et si possible de croisements de genre bizarres (c’est autant un slasher qu’un survival). A l’époque, la mission était remplie à 100%. Aujourd’hui, la nostalgie candide a peut-être pris le pas sur son efficacité. Mais James Wan ne l’a pas oublié que ce soit pour Saw et surtout Dead Silence en suivant la même veine à la fois grand-guignolesque et énergique.



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