Alors qu’en France on ne manque jamais une occasion de s’enorgueillir de sa curiosité intellectuelle et de son exigence de programmation en matière de cinéma, le pays de La Nouvelle Vague et des
Cahiers du cinéma s’est révélé être ces dernières années, et à de nombreuses reprises, totalement à la ramasse sur certaines productions exotiques immanquables. Ainsi, tandis qu’une bonne partie des coups de marketing de Miike bénéficient d’une sortie en DVD ou au cinéma, et que la plupart des blockbusters coréens, y compris les plus indigents, sont distribués dans l’hexagone, des œuvres moins ouvertement « exigeantes », mais façonnées avec amour par des artisans aussi impliqués que talentueux, restent cantonnées à quelques festivals et inaccessibles au commun des spectateurs. C’est le cas de la trilogie Eishi des
Gamera, puisqu’il aura fallu attendre 14 ans (quand même hein !) pour découvrir grâce à l’éditeur DVD WE Prod ce reboot d’une franchise de kaiju eiga (films de monstres géants) qui, en trois œuvres fabuleuses, a révolutionné ce genre popularisé par Inoshiro Honda avec
Godzilla en 1954.
Pourquoi ces films sont-ils révolutionnaires ? Pourquoi restent-ils malheureusement une exception ? Pourquoi sont-ils immanquables pour peu qu’on ait gardé une once de capacité d’émerveillement ? C’est ce que nous allons tenter de vous expliquer.
Le dino et la tortueÀ l’origine, Gamera est un parent pauvre du kaiju eiga. Lancée en 1965 par la frange tokyoïte de la Daiei, la tortue géante préhistorique est une copie cheap du « Gojira » de la Toho, et n’a pour elle que d’être libérée de certaines contraintes établies par cette prestigieuse saga. Si ces films, qui seront également distribués en France en automne prochain, proposent à l’amateur leur lot de scènes délectables, force est de reconnaître qu’elles restent plombées par leur kitsch (les effets spéciaux n’atteignent jamais la qualité du travail d’Eiji Tsuburaya sur les
Godzilla), et certains parti-pris purement commerciaux, notamment son infantilisation. Pourtant, le kaiju eiga est si populaire à l’époque, que la franchise est déclinée sur six films. En 1971, le principal réalisateur de la saga, Noriaki Yuasa, planche sur un septième film intitulé
Gamera Versus Garasharp, mais le studio fait faillite et la saga coule avec la Daiei.
Avec le rachat du studio par Tokuma Shoten au milieu des années 1970, il est brièvement envisagé de ressusciter la tortue. Mais à cette époque, le kaiju eiga traverse une mauvaise passe financière puisque même le grand Godzilla est relégué dans des « zèderies » abusant des stock-shots. Et c’est difficilement qu’en 1980, la saga accouche de
Gameka (et non pas Gamera)
et les 3 super women, mix indigeste entre le kaiju eiga, le tokusatsu (film live de super héros japonais), et le space-opera alors très en vogue. Bref, notre bon Gamera sort de ce massacre mal en point, et le studio ne croit tellement plus en sa capacité à rameuter les foules, qu’il le sacrifie purement et simplement à la fin du film. Tout ceci est bien lamentable.
Quand Godzilla n’est pas là, Gamera danse !La résurrection de la franchise est provoquée, indirectement, par les États-Unis. En effet, suite au succès de
Jurassic Park, la Columbia essaie d’accélérer la mise en chantier de son adaptation de
Godzilla. Après avoir offert au monstre une très belle série de films à partir de la fin des années 1980, dont certains, comme le
Godzilla versus Mothra de 1992, furent de très gros succès, la Toho produit des funérailles impériales au géant nippon en 1995, avec l’élégiaque
Godzilla versus Destoroyah. Ce requiem lacrymal (du moins pour votre serviteur) annonce la migration du titan atomique vers Hollywood, qui aboutira quelques années plus tard au résultat que l’on sait. Connaissant les projets de la Toho, la Daiei ressuscite donc sournoisement sa tortue géante, espérant régner seule sur le Japon en l’absence du roi des monstres. Ce revival n’était donc qu’un coup de producteur opportuniste. Il deviendra une aubaine inespérée pour le genre.
Kaneko à la rescousseTandis que de l’autre côté du Pacifique, la Columbia hésite entre Jan de Bont et Roland Emmerich pour son
Godzilla, la Daiei a un éclair de génie en embauchant Shusuke Kaneko. Inconnu du grand public à l’époque, Kaneko a pour lui son expérience longue de plus d’une décennie en tant que réalisateur, et d’avoir réalisé le sketch central de l’anthologie
Necronomicon. Une collaboration pas vraiment heureuse (il ne reste même pas jusqu’à la fin du tournage), mais qui a au moins le mérite d’être un peu prestigieuse. Mais surtout, Kaneko est un authentique fan : depuis des années, il assiège la Toho en les suppliant de le laisser réaliser un
Godzilla. Mais cet otaku a aussi travaillé à un script de film adaptant la série télévisée
Ultra Q (l’ancêtre d’
Ultraman), et a même tenté, lors de son audition à la Daiei, de projeter aux pontes de la firme un kaiju eiga en Super 8 réalisé durant son enfance. Kaneko embauché, la Daiei continue à hésiter sur l’orientation à donner aux films et multiplie les études de marché. Le département marketing pense tout d’abord faire de Gamera un ami des enfants, comme ce fut le cas dans les années 60. Mais à la même époque, la Toho produit des films avec Mothra qui visent directement le jeune public, et cette idée est abandonnée. Finalement, la Daiei jette les scripts précédemment commandés (et qualifiés d’épouvantables par Kaneko) et accepte le parti-pris de son metteur en scène : réaliser le kaiju eiga le plus crédible possible. On lui fait également confiance pour le choix de son équipe. Et Kaneko, sur ce point, a des idées bien arrêtées.
Une équipe qui gagneLe premier collaborateur déterminant dans la réussite de la franchise est le scénariste, Kazunori Ito, un auteur que le réalisateur connaît depuis les années 80 à l’époque où, pour arrondir ses salaires misérables d’assistant-réalisateur, Kaneko retouche des scripts de séries animées sur lesquelles officie également Ito. Déjà très apprécié des amateurs de japanimation (il cosigne les films de
Mamoru Oshii, tels que les
Patlabor et
Ghost in the Shell), Ito est donc un bon ami de Kaneko, qui lui avait même commandé sa tentative d’adaptation d’
Ultra Q. Ensemble, ils vont totalement remodeler la mythologie de Gamera. Alors que dans les films originaux, la tortue était un animal préhistorique réveillé par des essais nucléaires (comme Godzi quoi), Kaneko et Ito décident d’en faire une créature biomécanique, construite par les Atlantes, et destinée à protéger la Terre contre des menaces de proportion biblique. Au passage, les amateurs décèleront sans difficulté dans cette nouvelle origine de la tortue, l’influence qu’a pu exercer sur Kaneko le personnage de Mothra, le papillon géant découvert dans un classique de Honda,
Godzilla contre Mothra. Le second atout de cette équipe est Shinji Higuchi. Kaneko a rencontré ce jeune homme sur le tournage de films érotiques, et avait été très impressionné de voir avec quel soin il avait construit une maquette de building, malgré des moyens et des délais en tous points lamentables. Depuis cette rencontre, Higuchi a continué de travailler dans les effets spéciaux (il était mouleur sur
Godzilla 1985 et a participé aux FX de
Mikadroid pour la Toho), mais s’est surtout fait connaître en tant que story-boardeur pour des séries animées. Avec son ami Hideaki Anno, il a ainsi fondé le studio Gainax, a signé un grand nombre de story-boards pour Evangelion, et a même donné son prénom, bien malgré lui, au jeune héros de cette série. Personnage excentrique, otaku assumé, et surtout visionnaire génial, Higuchi sera pour beaucoup dans la réussite des trois
Gamera, certains lui attribuant même tout le mérite de ces réussites (ce qui ne nous semble pas bien normal d’ailleurs).
Dans notre second épisode : les trois films, édités chez WE Prod, passés au crible !