Cette semaine sort le très beau
Trois Enterrements en édition Blu-Ray, cette remise en avant nous permettant d’évoquer un parallèle que l’on pourrait voir entre le film de Tommy Lee Jones et un classique du maître Peckinpah, le chef d’œuvre Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia. Retour rapide sur ces deux grands moments de cinéma qui à partir d’un même élément scénaristique iront explorer deux dimensions différentes.
Si l’acteur Tommy Lee Jones n’avait pas fait plus de vagues que cela avec son téléfilm aux élans de western nommé
The Good Old Boys et tourné l’année d’avant avec Frances McDormand, Sam Shepard
et Sissy Spacek, c’est quelques mois plus tard qu’il créa l’événement au cours du festival de Cannes en présentant The Three Burials of Melquiades Estrada. Traduit pour simplifier par Trois Enterrements, le film parvint à se faire une place de choix dans les cœurs par sa réalisation classique, classieuse et surtout non démonstrative, contrastant totalement avec ce que son scénario semblait évoquer à l’inconscient collectif qui se remémorait, instantanément, quelques scènes d’un film bien antérieur et qui, malgré un succès mitigé, avait laissé des traces. Le rappel d’une des pièces majeures de la filmographie de Peckinpah restait tout de même relativement timide puisque la référence ne correspondait qu’à une petite trentaine de minutes tandis que le film de Jones était complètement consacré à ce thème : celui de la mort, du défunt et de la place qu’il prend soudain lorsqu’il disparaît. Si le réalisateur culte de la Horde Sauvage ou de Les Chiens de Paille (1971) en arrivait à ce concept en poussant au paroxysme son intrigue violente et morbide, Jones lui, s’atèle à une vision moins baroque et beaucoup plus spirituelle. Ainsi, le point commun entre les deux métrages semble ne se résumer qu’à la situation suivante : un quidam sillonnera le pays en compagnie d’un corps ou simplement d’un morceau -la tête en l’occurrence-. Pourtant, les choses ne sont pas aussi simples puisque le génie des deux films sera, par la présence physique de la mort, de révéler les caractères, dévoilant ainsi les profondeurs de leurs âmes.
On pourrait tout de même trouver une raison qui expliquerait cette analogie entre les deux métrages : si la passion pour la violence et la haine véhiculée entre autre par une Amérique dévouée au culte des armes est omniprésente chez lui, Peckinpah sera amené à beaucoup fréquenter la culture mexicaine, songeant même à quitter son pays natal et passer la frontière lors de certains événements politiques. La présence du Mexique est donc récurrente dans l’ensemble de son œuvre et c’est assez logiquement qu’il s’inspire de cette culture -dont le culte et le respect du mort- pour écrire avec Frank Kowalski ce Bring me the Head of Alfredo Garcia qui sortit en 1974 et se posa là comme son œuvre la plus pessimiste. Situant son intrigue dans un Mexique rural, il conte l’histoire d’une mise à prix de la tête d’un incorrigible séducteur nommé Alfredo Garcia dont l’erreur fatale aura été d’engrosser la fille d’un caïd local. Là où on aurait pu s’attendre à une énième course dans laquelle la fuite ne serait qu’un sursis pour le futur condamné poursuivi par des hordes de tueurs plus coriaces les uns que les autres, le réalisateur sait surprendre en s’attachant à un autre personnage : celui de Benny, un pianiste miteux qui se lance lui aussi dans la traque au risque d’y perdre tout ce qui lui tient à cœur… Magistral d’un bout à l’autre, le film ayant pour vedette Warren Oates, inconditionnel de l’univers du cinéaste violent (Coups de feu dans la Sierra, Major Dundee et la Horde Sauvage), se réinventera rapidement en révélant que l’homme à abattre est déjà six pieds sous terre et que les termes « ramenez la tête » sont on ne peut plus sérieux !
A mille lieues de là, spirituellement et temporellement, Tommy Lee Jones s’apprête à réaliser un film traitant d’une quête intérieur sur fond de transport d’un cadavre. Imaginé par Guillermo Arriaga, scénariste attitré du réalisateur mexicain Alejandro Gonzalez Inarritu, pour qui il a signé les textes de Amours Chiennes (2000), 21 grammes (2003) mais aussi Babel en 2006. C’est pourtant Jones qui réalise et interprète le rôle principal de ce Trois enterrements.
Si l’intrigue, résumée sommairement, peut sembler prendre des allures improbables et sordides, elle appartient pourtant à ces quelques œuvres qui s’apparentent à des odes naturalistes, sortes d’hymnes à la vie. Le film se voudra donc témoin d’un traitement du sujet de la mort et du respect de celle-ci pour finalement se consacrer pleinement à la vie. Suivant la longue traversée du désert d’un assassin, de sa victime et de l’ami de celle-ci, l’histoire bouleversante de cette torture psychologique, consistant à littéralement affronter les conséquences morales de ses actes, se conclura d’une manière aussi belle que surprenante, aussi profonde que déroutante. L’acceptation de la conscience de l’un (le meurtrier) et du deuil par l’autre (l’ami) offrant finalement un magnifique plaidoyer en faveur de la vie elle-même et du respect des autres, tout en évitant soigneusement de tomber dans la tournure mélodramatique qui se serait présentée comme radicalement déplacée. Car si le film de Jones évite bien une chose, c’est de tomber dans le moralisme putride, l’intrigue elle-même se défendant de trop se porter sur les scrupules ou les motivations de chacun, comme pour mieux les laisser seuls lors de leur méditation forcée… Trois Enterrements se propose alors comme une vision pleine de sagesse dans laquelle chacun peut plonger pour mieux répondre aux questions qui se posent d’elles-mêmes lors des différentes étapes de décomposition du cadavre : métamorphose inévitable qui fait remonter à la fois les souvenirs et les peurs de l’abandon, les terreurs que représentent l’oubli et la fin elle-même.
Peckinpah utilisait ce même ressort scénaristique pour mieux confronter son personnage et le renvoyer à ses propres démons. La situation étant évidente assez rapidement, Benny se lance en quête du fameux cadavre -enterré- pour mieux se saisir du crâne de celui-ci. S’il est accompagné par sa femme, c’est pour des raisons obscures, comme cela est courant dans l’œuvre du réalisateur : le défunt représente -plus que la prime proposée- l’ancien amant de la belle qui part, secrètement, en pèlerinage. Poussant les événements jusqu’à l’inévitable explosion, ce cher Sam offre à la dulcinée, en plus d’une tentative de viol, un décès violent qui entache un peu plus la conscience de notre pianiste, la livraison du fameux trophée s’apparentant bientôt à une ultime raison de survivre mais aussi de mourir. Seul, trahi, pourchassé et détruit, Benny devra subir le poids que représente le macabre morceau de viande qui pourrit à vue d’œil, attirant les mouches et dégageant une odeur le faisant repérer à des kilomètres à la ronde. Subi comme une malédiction, le seul réconfort de l’anti-héros définitivement décidé à boucler sa mission sera de se confier, voire de s’occuper de la tête faisandée. Chose étrange : si chez Peckinpah, le cadavre développe la culpabilité de l’être humain au point de lui bouffer les viscères et l’âme, entraînant inévitablement la mort et le reniement total de soi, chez Arriaga et Jones il relève la reconnaissance de la culpabilité et de ses conséquences comme ultime rempart vers la liberté et l’épanouissement personnel… Passionnant alors de redécouvrir en double programme ces deux œuvres qui ne se ressemblent en rien mais qui se répondent brillamment. Ou quand une même responsabilité offre deux chemins de croix aux issues littéralement différentes…