Par Arnaud Bordas - publié le 15 octobre 2009 à 00h00 ,
MAJ le 15 octobre 2009 à 15h09 - 1 commentaire(s)
Pas de parution régulière, pas de sujet ni de thématique prédéterminés, pas de limite au niveau de la longueur du texte, pas d’obligation de coller à tout prix à l’actualité, cette nouvelle rubrique est la rubrique la plus libre de toute l’histoire du journalisme. En fait, c’est un peu comme un blog sauf que c’est pas un blog, c’est une sorte de gros fourre-tout un peu pagailleux mais plein d’entrain. Un joyeux bordel quoi ! Quand ça lui chante, Arnaud Bordas viendra donc nous parler de quelque chose qui l’interpelle, qui le chiffonne, qui le travaille, qui le remplit de joie ou qui lui donne de l’urticaire, le tout sur un ton très gonzo. Allez, c’est parti : Joyeux bordel, première… Action !



Sitgès, automne 2005. Je débarque dans la station catalane en compagnie de mon pote Stéphane Moïssakis, afin de couvrir le festival du cinéma fantastique pour le compte du magazine Mad Movies. A l’issue de la manifestation, sur la trentaine de films visionnés, nous en retenons deux qui nous ont particulièrement traumatisés et qui dépassent de la tête et des épaules (et même du torse et des guiboles pendant qu’on y est) le reste de la sélection. Le premier s’appelle The Lost. C’est un petit drame criminel très prenant, un premier film adapté d’un roman du sulfureux Jack Ketchum et signé par un certain Chris Sivertson, dont on sait seulement qu’il a monté le superbe May de Lucky McKee.

Au générique, on reconnaît également toute une batterie de seconds couteaux typés (Michael Bowen, Ed Lauter, Dee Wallace Stone, Misty Mundae), tous plus ou moins issus de la série B ou Z, qui ancre d’entrée le film dans un univers à part. Celui de Ray Pye, un jeune paumé qui se prend pour une rock star et qui traîne son mal de vivre dans un petit bled de l’Amérique profonde. Un soir, alors qu’il est en train de vider des cannettes de bière avec deux amis, un garçon et une fille totalement sous son emprise, il surprend deux campeuses lesbiennes et leur tire dessus. Quelques années plus tard, alors que la seule survivante vient de décéder après quatre ans de coma et que Ray Pye a fait jurer le secret à ses amis, la police ressort l’enquête et cherche à titiller Pye, suspect principal d’un crime aussi sordide que gratuit. Le jeune homme, de plus en plus miné par ses névroses et son passif, est désormais une bombe à retardement ambulante qui menace d’exploser au moindre incident…



De son plan d’ouverture, où la caméra colle littéralement au train d’un Ray Pye à la démarche résolue mais un poil chancelante, à son plan final, où le visage ravagé du jeune homme hurle sa folie destructrice à la face du spectateur, The Lost ne lâche pas son personnage principal, ne s’autorisant que quelques apartés sur des protagonistes secondaires pour mieux dépeindre la vie de la petite communauté dont Ray Pye va irrémédiablement changer le quotidien. Apartés parfois cocasses (voir le personnage de vieux séducteur incarné par Ed Lauter ou l’imitation du Robert Shaw des Dents de la mer par Michael Bowen), parfois émouvantes, qui fonctionnent comme autant de respirations à l’intérieur d’un récit avant tout axé sur la description d’un cheminement inexorable vers la folie et la mort.


D’ailleurs, plus le film avance et plus Sivertson semble faire fusionner ses images avec la psyché déliquescente de son héros, multipliant jump-cuts, transparences et accélérations, notamment lors des crises de rage de Pye. De même avec la bande-son, les chansons rock qui accompagnent les exploits du héros reflétant avant tout son état d’esprit, et notamment l’impression de puissance et de libération qui l’habite lors du déchaînement de violence final. On notera d’ailleurs au passage l’interprétation survoltée, constamment sur le fil du rasoir, du jeune Marc Senter, qui habite le rôle de Ray Pye avec une intelligence et une abnégation plutôt rares, totalement au service du projet de son metteur en scène. Bref, voilà un grand petit film qui en remontre à beaucoup de petits grands (« History of Violence pour de bon ! » avait lâché Stéphane à la sortie de la salle avec son sens de la formule coutumier) et qui a révélé le talent indéniable de Chris Sivertson. Hélas, la cote de ce dernier est retombée dès son film suivant, le thriller I Know Who Killed Me, avec Lindsay Lohan, film sacrifié sur la table de montage, ratage évident mais qui ne méritait pas les tombereaux de mépris qui lui sont tombés dessus (le film a battu le record du plus grand nombre de Razzies Awards, jusque là détenu par le Showgirls de Paul Verhoeven).



Resté inédit chez nous pendant un bon moment, The Lost atterrit enfin dans nos bacs DVD par l’entremise d’un petit éditeur courageux, Free Dolphin, qui, pour l’occasion, s’est fendu d’une bien belle édition, avec quelques suppléments intéressants (dont les essais des acteurs et les scènes rejetées) et surtout une superbe jaquette qui enterre largement celle du DVD zone 1 (avec son repompage hideux du poster d’American Psycho). Alors, ne le loupez pas, des petits films indépendants de cet acabit, ça ne court pas les rues !

Arnaud Bordas

PS : Peut-être vous demandez-vous quel est le deuxième super film que j’ai vu à Sitgès en 2005. C’est l’anime Mind Game du Studio 4°C, un authentique chef d’œuvre et l’un des dessins animés les plus fous que j’ai pu voir. Et là aussi, ça tombe bien, le film sort en DVD chez nous au mois de juin. On en reparlera.
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