Nous étions à Philadelphie dans le courant du mois d’octobre dernier pour rencontrer M. Night Shyamalan, à l’occasion de la sortie de
Phénomènes en DVD et Blu-Ray. Et l’entrevue s’étant révélée tellement instructive et délirante que nous vous en proposons un petit compte-rendu. Ou comment l’un des réalisateurs les plus mystérieux de Hollywood se révèle de manière surprenante !
Au fur et à mesure des interviews et autres entrevues avec différents artistes, on va d’émerveillement en désillusion : un mauvais créneau, un mauvais feeling, un désaccord, (…), tout et n’importe quoi peut venir contrarier une rencontre. Mais lorsque les choses se déroulent aussi bien que lors de notre interview avec le réalisateur de
Sixième Sens, on ne va pas se priver pour dire ce qu’on pense ! Car elles sont beaucoup trop rares ces rencontres qui vous permettent de réévaluer un auteur ou tout simplement de percevoir ses directions et ses intentions. Et il faut reconnaître qu’à ce jeu là, Shyamalan est le champion ! Pour brouiller les pistes, il les brouille avec une facilité déconcertante, enchaînant un coup d’éclat avec un second film plutôt réussi, puis la succession d’un chef d’œuvre et d’un coup de génie pour ensuite s’enfourner dans une série de films plus ou moins abordables toujours à la limite du grand public et de l’auteurisme. D’ailleurs, son dernier,
Phénomènes, ne déroge pas à la règle puisqu’il s’empare du public avec une force rassurante dans une première partie fracassante pour ensuite déconcerter avec un second acte écolo et à la limite de l’enfantillage… Alors quand on a la chance de pouvoir s’entretenir avec l’auteur en question et que celui-ci se montre d’une lucidité implacable, on y va de bon cœur ! L’intérêt de ce texte est donc, pour une fois, de ne pas retranscrire l’échange (dont vous pourrez retrouver quelques extraits en vidéo) mais plutôt d’évoquer le personnage de Shyamalan qui, le temps d’une conférence pour une poignée de journalistes puis d’une entrevue individuelle, se sera révélé être beaucoup plus sincère et humain que ce qu’indique l’étiquette du "petit génie arrogant et sûr de lui" que l’on pourrait un peu trop facilement lui coller.

Première remarque que l’on pourrait émettre et dont les amateurs hardcores du cinéaste auront certainement déjà la réponse : pourquoi Philadelphie? Cette question n’a même pas été posée que le réalisateur, lui-même, s’empresse de justifier qu’il habite là, qu’il a une famille et que si on veut discuter de ses films, il faut venir le voir ! Il ajoutera même par la suite qu’il évite au maximum de trop avoir à bouger et qu’il fait son possible pour être le plus proche de ses enfants. D’ailleurs, il enchaîne sur le fait que Philadelphie est la ville qui l’a accueilli, lui et sa famille, après leur départ de l’Inde et que ses racines sont maintenant dans les fondations même de la cité. C’est pour cela aussi que l’ensemble de ses métrages sont réalisés dans la région, ses scénarios étant écrits d’après les lieux qu’il connaît, qu’il fréquente et ses propres repères. Et lorsqu’on l’interroge sur les villes qu’il l’intéresserait, il s’empresse de signaler l’importance des lieux où l’échelle humaine est respectée, une ville comme Philadelphie étant incontestablement plus modeste et socialement plus habitable que la démesure géographique d’un Los Angeles ou la mégalomanie et la surabondance culturelle d’un New York… Troublante introduction de la part d’un type ultra décontracté, en jeans troué comme à la maison et qui va passer plus de temps à délirer qu’à réellement se prendre au sérieux. Car, avec une légèreté agréable et une désinvolture amusante, Shyamalan va revenir sur chacun de ses travaux, riant lui-même de certaines faiblesses mais surtout prouvant une très jolie chose : alors qu’on le pensait logé sur sa tour d’ivoire, le metteur en scène courtisé du tout Hollywood est en perpétuelle remise en question !
Fait troublant que de ne pas trouver la figure hautaine que l’on s’attendait à rencontrer ! Bien au contraire, même s’il assume totalement ses métrages, ce qui le bloque littéralement est l’avis que porte le public envers ses films. Et après quelques minutes de discussion, il en vient bien vite à certaines conclusions : même s’il rit énormément des avis journalistiques (il n’hésite pas à reprendre vocalement les accusations avec une dérision délirante), c’est l’incompréhension du spectateur qui le bouleverse ! D’autant plus quand les diatribes vont vers un film comme
Phénomènes… Il se penchera quelques minutes sur cette question, sa volonté première de véritablement faire une fable écologique et d’avertir les autres que la situation empire de jour en jour. Ajoutant même que si tous pensent que son message est "naïf", il faudra pourtant un jour ou l’autre se montrer responsable envers notre planète : son film est un message, un signal d’alerte, le metteur en scène concluant même sur le fait que si les gens n’ont pas aimé la fiction en tant que produit, il espère au moins qu’ils auront compris le fond. Tout cela avant d’enchaîner sur quelques interrogations assez surprenantes, la plus impressionnante se trouvant certainement dans le paradoxe qu’il y a entre sa volonté actuelle de faire des films manifestes s’adressant directement au citoyen et son désir de répondre à l’attente du spectateur lambda vis-à-vis du "réalisateur du Sixième Sens". Une position difficile mais de laquelle il reconnaît ne pas vouloir s’extirper violemment : il pourrait tout plaquer et se lancer dans des reportages, des textes dénonciateurs ou des missives humanistes mais comme il le reconnaît lui-même, il n’en a sans doute pas le courage ou la force… Son truc étant avant tout de raconter des histoires, il ne saurait pas comment dénoncer autrement. Alors bilan des courses, la boucle semble bouclée et le mieux à faire est de s’épanouir dans des "histoires fantastiques qui désignent des choses", et ce au risque de se planter !

Mais cette menace, il la cerne très bien… Trop bien, peut être ! Il est même totalement conscient de ce que représente ses mises en danger. Car même si ses films font toujours de beaux chiffres, il s’attend à chaque fois à des déceptions commerciales dues au bouche à oreille. Pessimiste ? Pas forcément mais sans doute trop regardant sur les avis car lorsque l’on regarde sa filmographie, on constate un étrange phénomène : chaque film dépend qualitativement du précédent ! Ainsi, une belle surprise comme le film avec pour vedettes Willis et les fantômes amène Shyamalan à boucler
Incassable qui se place là comme une authentique leçon de cinéma reconnue par la critique et le public, et ce même s’il ne récolta pas énormément (dans une certaine mesure). S’en suit légitimement un
Signes sublime, sincère et profond qui cartonnera mais qui se prendra dans les dents de ne pas posséder de rebondissement incroyable : Shyamalan, victime pour la première fois de son succès ? En réponse à cela,
Le Village se montrera plutôt malin et bien ficelé mais ne tiendra pas la distance malgré un respect de la formule demandé : le public n’est pas dupe et le bruit d’une "fin bidon" commence à se faire entendre. Et ainsi de suite jusqu’à ce coup de gueule contre les critiques et les esprits fermés avec La jeune fille de l’eau… Obligé de reprendre sa formule qui consiste à dire qu’un bon Shyamalan se résume à un mystère + une mise en scène propre + un twist, il intègre en plus ses élans humanistes et se joue de la cage dans laquelle il s’est lui-même enfermé précisant ironiquement que "le véritable twist, c’est qu’il n’y en a pas !"...

Alors au final, après quelques heures passées à ses côtés, le mystère Shyamalan s’éclaircit lentement et permet d’y voir un peu mieux dans un jeu ambigu entre la promo démago et la sincérité flagrante : on a juste affaire à un très grand réalisateur, maîtrisant à merveille le langage de la mise en scène mais totalement écrasé par une réputation qu’il a lui-même contribué à construire. Le genre de gars qui n’a rien de plus et rien de moins que les autres, un type qui s’éclate à mimer sa scène favorite de
Poltergeist, qui révèle être un fan de
Dirty Dancing ou de
Patrick Swayze et qui a pour travail d’être réalisateur de films fantastiques à succès… Accompagnent cette tâche toutes les interrogations, les doutes et les introspections que trop peu ont malheureusement, Shyamalan semblant se chercher véritablement. Et ce malheureusement en étant certain qu’il ne pourra jamais combler autant le spectateur qu’avec son
Sixième Sens. Ou comment un film un peu trop génial en début de carrière peut ébranler, sur le long terme, une filmographie ou un auteur… Et même si tout cela le préoccupe, il y a des choses beaucoup plus importantes dans la vie. La preuve ? Le réalisateur s’excusera très poliment de devoir s’en aller, après quelques quatre heures d’interventions : les enfants après une journée d’école, n’aiment pas attendre !