Le César du meilleur film étranger glané par
Valse avec Bachir coïncidant avec sa sortie DVD, l’occasion était donc opportune de revenir sur la prégnance du conflit israélo-palestinien dans ce film à nulle autre pareil. Entre documentaire et film politique notoirement affiché, le métrage d’animation d’Ari Folman se distingue en effet des films du même genre tout en se rapprochant d’une tendance visant à documenter autrement le conflit et ses sources. L’heure est donc venue de replonger dans le drame qui suivit la mort de Bachir Gemayel et ensanglanta le camp palestinien de Sabra et Chatila, tout en n’oubliant pas de penser avant tout ce sordide événement à l’aune du cinéma.
Après l’assassinat de Gemayel, l’ombre d’un drame atrocePar son récit,
Valse avec Bachir nous remet en mémoire l’une des plaies les plus sanglantes de l’Histoire des trois dernières décennies, celle du massacre des camps palestiniens et musulmans de Sabra et Chatila perpétré le 16 septembre 1982 par les milices chrétiennes du Liban. Comparable au carnage d’Halabja perpétré par Saddam Hussein, cette page funeste de l’histoire récente des luttes israélo-arabes reste ainsi un drame innommable et plus encore insupportable. Pourquoi ? Tout d’abord, parce qu’il va à l’encontre des règles même de la guerre. Effroyable ensuite parce qu’il a posé la question d’une action indirectement permise par un Etat, Israël, et visant l’abject assassinat de plusieurs centaines d’innocents.
En effet, en encerclant en cette semaine de septembre, les camps de réfugiés situés au sud de la frontière libanaise, Tsahal, l’armée israélienne, mit en place sans le vouloir ni le prévoir, les conditions d’une éradication sans merci. Organisé par les franges phalangistes des milices chrétiennes du Liban, le massacre qui allait se produire défia alors allégrement les lois internationales et viola les règles les plus élémentaires de protection des populations civiles. L’abominable en temps de conflit est toujours incertain mais il put dans une telle situation amplement se produire. Ainsi, viols, exécutions sommaires et autres exactions se multiplièrent, sans que l’on puisse recenser le nombre exact de victimes – entre 700 et plus de 3000 suivant les sources.

La communauté internationale choquée qualifia alors cet acte avec des mots que l’on ne pensait jamais plus devoir utiliser. Au point même qu’une procédure visant à reconnaître un crime contre l’humanité fut vainement conduite en 2003 à l’encontre de l’Etat hébreux. Sans réelle suite. Dans cette veine, ce dernier tenta d’ailleurs une catharsis bienvenue ainsi qu’une explicitation salutaire et transparente grâce à la commission Kahane. Avant de laisser toutefois responsables et coupables globalement impunis. C’est donc dans ce contexte qu’il faut considérer
Valse avec Bachir. Comme le récit hallucinatoire et personnel d’un ancien soldat qui servit à ce moment-là et qui ne s’en est jamais véritablement remis. Comme l’histoire revisitée d’une incompréhension qui vira vite à l’amnésie.
Représenter le conflit autrement : l’engagement d’un auteurDe fait, à la manière de nombre de cinéastes avant lui, Ari Folman s’est manifestement saisi de ce conflit qui le marqua et de ses atrocités pour le représenter autrement. Ainsi, polémique et politique par nature, notre homme s’est placé dans la lignée d’un Avi Mograbi, habile questionneur des responsabilités du peuple juif dans ses films (
Z32,
Pour un seul de mes deux yeux) ou de la pugnace Simone Bitton (Mur). Mais aussi, s’est il conformé à l’activité filmique d’Amos Gitaï (
Désengagement, Freezone) en documentant le conflit à l’aune de ses moments forts. Ceux qu’il jugea être les plus incontournables et les plus profondément marquants, pour lui et l’homme qu’il était alors. Et c’est justement de cela que vient la force de
Valse avec Bachir, oser ce que d’autres font tout en voulant une finalité, une expérience et des moyens différents.
Pourquoi Valse avec Bachir ?«
Selon moi, la responsabilité directe du massacre n'incombe pas aux soldats israéliens, c'est un fait bien connu et il n'y a aucun débat à ce sujet ; il est le fait des alliés chrétiens d'Israël (...). Mon film n'est pas une enquête visant à déterminer qui, parmi les leaders israéliens ou dans l'armée, savait qu'il se produisait un massacre. » Ari Folman
Ainsi, Ari Folman a –t-il décidé de davantage représenter son cheminement puis le point d’orgue d’une tension qui a conduit à l’inexplicable, à l’insupportable : la mort en masse d’innocents massacrés pour ce qu’ils sont. Et c’est notamment pour cela que
Valse avec Bachir ne veut pas seulement raconter les moments et les hommes de cette tragédie ou mener une pitoyable chasse aux responsables trente ans après, à la manière de
S-21 la machine de mort Khmère rouge.
Au contraire, il s’appuie simplement sur le ressenti d’un homme et d’un artiste qui transforme et questionne a posteriori la matière de sa mémoire pour dire toute sa détresse et les remords de n’avoir rien su ou pu faire. De fait, c’est par le truchement de l’animation et du médium, réunis dans un attelage inédit que
Valse avec Bachir nous conduit à placer le conflit sous un autre feu, celui d’une représentation différenciée, inhabituelle et intensément politique. Mais si la visée est proche d’autres productions, son désir est moins de dénoncer que d’aborder d’autres problématiques, celles de la mémoire, de la résilience et de l’inavouable.
Par conséquent,
Valse avec Bachir a dépassé grandement les assauts idéologiques de ses aînés filmiques ou les élans critiques et polémiques de ses prédécesseurs. Plus ouvert et foncièrement hétérogène, il a contribué a contrario à ouvrir une nouvelle voie dans la multiplicité de représentations du conflit israélo-palestinien. Ainsi, a-t-il insisté sur un traitement du conflit assez inhabituel : celui d’une compréhension d’autrui et de son « ennemi », non par le truchement facile de l’affrontement mais par celui plus difficile et délicat du souvenir. Celui du trauma comme celui d’une jeunesse envolée et remémorée comme étant alors en quête de dépassement, de loyauté et d’aventure.