Par Florent Kretz - publié le 06 décembre 2007 à 15h03 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 11h50 - 3 commentaire(s)
Aujourd’hui sort le premier segment de Grindhouse, le diptyque des compères Rodriguez et Tarantino. Quentin Tarantino’s Death proof aka Le boulevard de la mort sera en effet disponible en DVD dès le 06 décembre et offrira au spectateur la possibilité de revoir le nouveau best of Tarantinesque à sa guise. Cependant malgré les qualités formelles du métrage, l’une des choses les plus intéressantes que l’on peut trouver dans les travaux du papa de Pulp Fiction est sans aucun doute le répertoire ultra référentiel qui nourrit son œuvre. Malheureusement, le Maître ne fait parfois que la moitié de son boulot d’encyclopédie vivante et semble se servir de films matrices comme un simple argument commercial, les citations d’œuvres plus ou moins obscures marquant ainsi la « Tarantino’s Touch », moments et séquences tant attendues par les fidèles. Aussi, lorsque l’on suit le spectacle plus que réussi qu’est Le boulevard… et que l’on est un minimum concerné par l’univers de l’auteur, on peut être surpris d’assister, pendant le plan séquence auto-référentielle dans la seconde partie du métrage, à tout un dialogue concernant le chef d’œuvre qu’est Vanishing Point. En effet, alors que les protagonistes s’attardent longuement sur le film culte de Richard C. Sarifian et s’extasient sur la fameuse voiture, la célèbre Dodge Challenger blanche, on peut être étonné que le cinéphile Tarantino n’en garde finalement que le bolide et éclipse totalement le fond des aventures de Kowalski. Tandis que Death Proof, film furieux de Slasher motorisé fait passer Point Limite Zero pour un gros road movie bien nerveux, ceux qui auront vu le film tant mentionné seront sans aucun doute désemparés par l’interprétation qu’en fait le réalisateur de Reservoir Dogs. Car si dans Vanishing Point il est bien question dans la forme de voitures, de routes et de courses-poursuites, le fond en est tout autre… A l’occasion de la sortie du célèbre Boulevard, nous vous proposons donc de revenir sur l’œuvre tant aimée par beaucoup et plus spécialement par le père Tarantino.


Une véritable question se pose après la vision de n’importe quel Tarantino : alors que ses films sont construits entièrement autour de références aussi bien musicales que filmiques, combien de spectateurs se sont rués dans leur vidéoclub préféré à la recherche des petites merveilles présentées par le mauvais garçon d’Hollywood ? Et comme aujourd’hui nous parlons du Boulevard de la Mort, combien, qui n’avaient pas déjà vu Vanishing Point, ont recherché une vieille VHS ou se sont procurés le DVD, ressorti par la 20th pour l’occasion ? Pour ceux qui l’ont découvert après Death Proof, une grande surprise a dû les attendre : alors qu’ils s’attendaient à une grosse série B mouvementée, Vanishing Point est en fait… lent ! Très lent même. En effet, les jeunes femmes épiées par Stuntman Mike ne nous ont pas menti lorsqu’elles nous présentent le véhicule comme un bolide racé dont les courbes nous annoncent la rapidité et la puissance… Et on ne nous ment pas non plus lorsqu’elles parlent de courses et d’un road movie : il en est en effet question. Cependant la vitesse se passe en dehors du véhicule dans Point Limite Zero. Tout l’intérêt se trouve dans la cabine dans laquelle le héros, Kowalski, prend du recul par rapport à sa vie et envisage l’espace de quelques minutes (temps narratif) son hypothétique destin. Paradoxalement l’intérêt se trouve aussi à l’extérieur, pas l’espace autour de la voiture en furie mais bel et bien l’espace au sens propre…. Mais avant de réfléchir au parcours de Kowalski, revenons un peu sur l’intrigue…


Kowalski est sans doute l’un des derniers héros américains. Homme au passé trouble (qui se dévoilera au fur et à mesure du film), il est solitaire et sillonne les routes américaines à bord de superbes voitures qu’il livre sans cesse. Un soir, alors qu’il finit une de ses courses, il fait le pari qu’il arrivera à joindre Denver à San Francisco en moins de quinze heures. Après avoir fait quelques provisions auprès de son dealer, il part dans un périple dont il ne reviendra pas indemne. Au volant de sa Dodge Challenger, il refuse bientôt de se plier à un contrôle routier et se retrouve finalement poursuivi par toutes les polices du pays. Seul face à son destin, il est bientôt soutenu tout d’abord par un animateur de radio et finalement par l’ensemble des populations locales…


Bon raconté comme ça, c’est vrai que l’on peut avoir l’impression qu’il s’agit en effet d’un road movie musclé… et pourtant non, et ce n’est pas pour nous déplaire, il s’agit d’un film dont l’essentiel de l’action est avant tout cérébrale et dont l’un des intérêts est d’exprimer avec une certaine nostalgie la fin d’une époque. Car comme dit précédemment, si l’une des trames est bien le parcours intérieur de Kowalski, l’ensemble se concentre en priorité sur l’action se déroulant autour du véhicule en route, c’est à dire pas grand-chose. Et cela est passionnant. Car en 1971 et comme encore de nos jours, en dehors des grandes villes, l’ensemble des Etats-Unis est vide et une certaine population est complètement laissée pour compte. Aussi partout où passe le véhicule, la caméra de Sarafian s’attarde sur les habitants de petites villes oubliées dont la seule preuve de leur existence semble être le passage de notre héros. Et du coup, Kowalski n’est plus notre héros mais le leur. A chaque fois qu’il pénètre dans une bourgade paumée, il est soutenu par la population locale, trop heureuse de se sentir considérée et incarnée le temps de l’échappée sauvage du bolide. Toutes les bourgades attendent avec impatience leur moment de gloire, à l’écoute d’une émission de radio animée par Super Soul, un homme noir et aveugle. Cet homme sera décisif dans le parcours de Kowalski pour la raison très simple qu’il va l’encourager tout le long du trajet, le guidant, lui indiquant les barrages qui se posent petit à petit mais surtout en le soutenant totalement dans sa démarche, lui remontant le moral et l’encourageant dans les moments de faiblesse et de doutes. Leur relation est bien loin d’être unilatérale puisque là où Super Soul sera présent vocalement dans la vie de Kowalski, celui ci lui rendra en devenant le corps de cet homme que les conditions l’empêchent d’être pleinement. L’une des plus belles scènes étant un dialogue réel et pourtant muet entre les deux hommes, où chacun parle, certain que l’autre déchiffrera dans le silence.


Le fait de finalement incarner le peuple délaissé offre bientôt une nouvelle carrure à Kowalski qui au départ n’était qu’un homme revenu de tout dont la perte totale de ses rêves le conduit à se lancer dans une course auto-mutilatoire. Tandis que son premier acte de rébellion –dans le but de ne pas perdre de temps- n’a pour ainsi dire aucune autre ambition qu’une raison technique, il devient par la même occasion l’incarnation totale des attentes du peuple. Le réalisateur s’attardera énormément sur diverses faunes des flics véreux lynchant Super Soul à un groupe sectaire perdu au milieu du désert, en passant par un couple de hippies revenus de tout et à un vieux fou chassant les serpents. Et Sarafian sait très bien ce qu’il fait lorsqu’il choisit d’étudier des groupes aussi particuliers : lorsque la police locale, furieuse que Kowalski soit sorti de sa juridiction, va saccager la radio locale et agresse Super Soul, il ne s’agit pas seulement de faire taire un informateur. C’est une agression faite à un noir par des blancs, c’est un infirme qui est maltraité mais c’est surtout la Voix de la Liberté qu’on tente d’éteindre. Tout comme le couple hippie, reclus au milieu de nulle part et dont les préoccupations et les démarches n’en font que des caricatures du mouvement qu’ils représentaient. Kowalski en passant dénonce. Il crie l’oubli d’une certaine Amérique, il plaint la fin d’une époque Peace and Love dont les utopies et certaines arrogances ont fini par la condamner. Il provoque en incitant les populations, les communautés et les ethnies à s’affirmer et de se revendiquer pleinement. Et bientôt, conscient de son rôle et de ce qu’il incarne, Kowalski aura un choix à faire. Comme dira Super Soul : « La question n’est pas de savoir quand il s’arrêtera mais qui pourra l’arrêter ».


Au final, vous l’aurez compris la richesse de Point Limite Zero ne se trouve pas uniquement dans sa superbe voiture en trombe, remuant poussières et sable sur sa route, mais justement dans son abstraction quasi totale de la réelle course pour nous exposer une conclusion à une thématique qu’avait sans doute posé Easy Rider en 1969. Une nouvelle question se pose alors : Tarantino dans son Boulevard de la Mort a-t-il utilisé la voiture de Vanishing Point pensant qu’elle ferait juste un effet esthétique apportant une certaine classe à une scène plus ou moins vulgaire de cascades ? Ou bien ne l’aurait-il pas plutôt choisi pour tout ce qu’elle représente, un peu comme le fait Rob Zombie lorsqu’il embauche ses acteurs ? Tarantino, en tant que pape du revival de la sous-culture US, aura sans doute préparé son film en considérant ce véhicule comme l’incarnation d’une idéologie et surtout de la population, affirmant encore une fois son attachement à un Art populaire. D’autre part, là ou il est certain que Vanishing Point avait cette allure de série B 70’s, on aurait pu être surpris tout de même de la retrouver dans cet hommage aux doubles programmes, et pourtant le fait d’y faire mention est une allusion plus qu’honnête puisque Point Limite Zero, n’ayant pas marché du tout fut projeté par la suite en seconde partie de French Connection. Finalement, la (re)découverte de cette œuvre hors du commun, très émouvante et surtout miroir d’une époque est quasiment indispensable. Car que vous restera-t-il du Boulevard de la Mort à part bien entendu, Kurt Russel et ce fameux Lap dance (dont n’importe qui ayant une amie cinéphile en aura subi une imitation pathétique), ce qui est déjà pas mal, me direz vous ? Tandis que Vanishing Point vous transportera sans doute vers la fin d’une époque dont vous aussi en serez très vite nostalgiques… Bref, prenez votre bolide et foncez vous procurer ce grand moment de Cinéma.
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