Par Florent Kretz - publié le 12 décembre 2008 à 10h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 20h24 - 0 commentaire(s)
A l’occasion de la sortie en DVD de la mini série Lonesome Dove, nous vous proposons de jeter un petit coup d’œil du coté du succès incommensurable qu’aura connu l’adaptation du roman de Larry McMurtry ainsi que toutes ses suites. Un accueil gigantesque de la part du public américain, réception démesurément favorable mais qui trouve une certaine légitimité dans les fondements même du genre. Explication rapide et dans les grandes lignes.

Lonesome Dove, lorsqu’il sort en 1989, fait office de bol d’air frais pour les américains. Car si les Etats-Unis ont été largement ébranlés par quelques crises non négligeables que sont la guerre du Vietnam ou la crise du Watergate par exemple, il faut compter sur la politique du président Reagan qui, dans les années 80, tente de redorer le blason de son pays. Le remettant moralement et économiquement sur pied, il axe aussi son discours envers son peuple en initiant un retour de fierté et une rengaine patriotique. Assurant la fierté de son pays et de son histoire, l’américain moyen se passionne à nouveau pour les convictions populaires à la limite du chauvinisme. Toute l’Amérique se relève et, culturellement, les diatribes dénonciatrices s’amoindrissent légèrement pour faire place à un rappel des grandes dates historiques, moments sur lesquels devront se rattacher les citoyens pour faire renaître leur nationalisme enfoui. C’est dans cette période qu’apparaît l’adaptation du roman ayant obtenu le prix Pulitzer. Et si le spectateur s’émerveille généralement sur des fictions, il s’extase littéralement sur les aventures extraordinaires qu’auront connu les ancêtres : fondement primordial et quasi unique de la mémoire collective américaine, la conquête de l’Ouest sacralise a elle toute seule une idéologie. Logique alors que le public se rue en masse pour découvrir les aventures de ces hommes courageux, valeureux et aux morales sincères et fidèles qui affrontent mille dangers pour sauver un idéal. D’autant plus passionnant que la trame fictionnelle narre des exploits proches dans le temps : moins d’un siècle sépare les familles vautrées dans le canapé des cavaliers fondateurs !

D’ailleurs, si le western bouleversera tant le cinéma américain et donc son public, c’est avant tout pour les raisons de son existence même. Maintes fois expliquées avec brio par des personnes comme André Bazin ou le spécialiste du genre Jean Louis Rieupeyrout, la naissance du western coïncide avec les dernières années historiques de la conquête de l’Ouest. Alors que le cinéma se développe progressivement et dévoile, chez les auteurs d’Outre Atlantique, quelques images inspirées des jeunesses ou des légendes transmises par tradition familiale, les vrais pionniers disparaissent pour laisser place aux premières générations de sédentarisme. Ainsi, à peine quelques générations (deux tout au plus) ne séparent le spectateur des inspirateurs : l’âme profondément aventurier et libertaire des conquérants perdurent quelques années encore au travers des fresques et autres retranscriptions filmiques. Les films de DeMille, Walsh ou Ford, dans un premier temps, se font les courageux successeurs d’une idéologie dédié à la liberté, au risque même de s’y opposer en l’imposant. Malheureusement, ces fictions distrayantes perdent un peu de leur authenticité et, pour une multitude de causes aidant, le genre semble oublier sa nature et sa propre raison d’être. Se redéfinissant pour perdurer, le western change de face à chaque nouvelle génération séparant l’imagination de l’historique. L’allégorie justificative prend bientôt tant de place que la naïveté et la spontanéité des enfants de pionniers s’éclipse, une seconde fois, pour la grandeur froide de ce que l’on nomme le western crépusculaire.
Une conclusion naturelle a un genre qui avait relaté une doctrine certes belle et pure (liberté, aventure, épanouissement…) mais surtout d’une violence au background haineux assez surprenant. Un dernier chapitre plutôt courageux, évitant tout révisionnisme et portant un regard introspectif rare sur les fondations d’une légende : si jusqu’à présent, il était en effet bien question de registres nobles et de codes honorables, des cinéastes comme Peckinpah ou Cimino dénoncent les génocides et autres crimes commis pour une utopie. Déception rageuse accompagnée aussi par les derniers films de maîtres fondateurs du genre (Penn, Ford…) qui viennent clore leur boucle avec une vision plus sage. La colonisation, le dépeuplement se font le miroir d’une mentalité contemporaine sans doute fière et respectable mais surtout fondée sur des rudiments détestables et honteux. Le western s’étouffe donc, pris à la gorge par sa propre histoire qui est enfin prise avec du recul. Pourtant, on pourra se demander pourquoi les américains auront mis tant de temps à se lancer dans une psychanalyse et, encore un fois, la réponse est assez claire.

Les Etats-Unis ont toujours été frappés par un handicap qu’ils n’assument absolument pas. Tare qu’ils tentent de camoufler par leurs frasques, la mentalité même consistant à s’imposer outrageusement pour cacher les failles les auront amenés à commettre quelques fois l’irréparable. Car, en s’activant dans toutes les situations mondiales et en tentant de s’imposer comme recours dans un nombre incalculable de conflits ou de situations, ils ne font que s’activer à combler les trous. Tentant d’oublier la nature neuve de sa nation, le gouvernement américain, depuis quelques générations, accélère les événements pour faire partie intégrante de l’Histoire. Rien qu’au vingtième siècle, en devenant acteur principal dans la comédie mondiale, les Etats-Unis auront tellement participé que leurs interventions suffiraient à ajouter quelques siècles à leur patrimoine. Et c’est d’ailleurs dans cette frustration de ne pas exister historiquement et donc légitimement que la passion pour le western prend tout son sens : que peuvent deux siècles et demi de colonisation face au Vieux continent ? Comment peuvent ils s’imposer intellectuellement et culturellement face à des pays qui vivent depuis toujours et qui leur ont donné naissance ? Aussi, évitant de souligner les détails importants de leur courte vie, oubliant volontairement les détails gênants et soulignant leur statut non autodidacte, l’histoire américaine, qui ne débute qu'à la fin du dix-huitième siècle, posent comme base inviolable quelques épisodes importants (constitution, fin de la guerre de sécession…) et arrange certains chapitre à sa sauce (le génocide amérindien justifié comme continuité de la disparition des civilisations précolombiennes, par exemple). Pour agrémenter et enrichir l’historique, les mythes, légendes et autres péripéties connus lors de la longue traversée des terres deviennent les monuments incontournables de la mémoire collective.

Et ils sont nombreux ces périples héroïques, ces aventures improbables mais réelles, ces personnages de légende… Ils se font légion les hommes au courage mystifiable et les rebondissements nés d’une quête surhumaine. Car en soit, ce fabuleux concept de découverte de nouvelles terres, d’un nouvel univers hostile et surtout de territoires quasi vierges est la plus grande et passionnante histoire que l’on pourrait raconter. Plus fort encore qu’une fiction bien ficelée, le courage de quelques hommes cherchant à faire perdurer des valeurs de courage et de vision humaniste dans le chaos est extraordinaire. Chaos car accompli dans un espace sans règle, sans loi et ayant comme seul repère, un gouvernement qui, jusqu’au début du vingtième siècle justifiera héroïquement les actes de barbaries… C’est en cela que les fresques relatant l’abolition de l’esclavage ou les vrais grands rattrapages historiquement humains auront toujours passionné, les américains retrouvant quelques épisodes glorieux sur lesquels se rattacher. Lonesome Dove fait partie de ceux-là : l’une de ces œuvres à poser un regard honnête sur l’histoire et à reconsidérer les vrais héros à la hausse pour mieux en désigner les coupables et relégitimiser une idéologie toujours présente. Grâce à des épopées comme celles racontées par McMurtry, les Etats-Unis se donnent à nouveau une raison valable d’être fiers de leur courte histoire.
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