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1941, l'odyssée des sales gosses : chant I

Par Rafik DJOUMI - publié le 07 décembre 2009 à 12h46 ,
MAJ le 07 décembre 2009 à 13h05 - 0 commentaire(s)

L'année du tournant
Pendant longtemps, 1941 fut qualifié « d'échec de Steven Spielberg » alors que son film s'était ménagé une place tranquille au box-office de l'année 1979. Mais à une époque où le wonder-boy voyait quatre de ses œuvres (Les Dents de la mer, Rencontres du 3ème type, E.T., Les Aventuriers de l'arche perdue) dans les 10 plus gros succès de tous les temps (un exploit que personne n'a frôlé avant ou après lui), la carrière pépère de son 1941, coincé au milieu de ces mastodontes, apparaissait immanquablement comme un accident de parcours.
Au-delà de ces considérations financières, 1941 fut aussi et surtout l'annonciateur d'une fin de règne, celle des « sales gosses » qui avaient plié les règles du jeu hollywoodien à leurs desideratas. Larguées par les attentes versatiles du public insaisissable des années 70, les grandes majors hollywoodiennes avaient décidé de s'en remettre à ces jeunes réalisateurs qui semblaient être les seuls à comprendre leurs contemporains. Concrètement, cela se traduisait par d'énormes sommes d'argent laissées au bon vouloir créatif de ces jeunes chiens fous et un feu vert donné à presque toutes leurs exubérances. 1941 fut l'un de ces projets « en roue libre », et ses résultats mitigés donnèrent l'alerte. Dans son sillage direct, les déconvenues de projets énormes tels que Apocalypse Now et La Porte du paradis mettront un terme à cette ère de laisser-faire.

 

1941, Steven Spielberg
 
Les deux Bob
Tout commence avec le scénariste et réalisateur John Milius. « Steven Spielberg et moi-même avions signé un contrat chez Universal; un contrat de six ans. Nous étions les plus jeunes à l'avoir jamais décroché. » Affecté sur les projets télévisuels du studio, Milius s'ennuie et dévore, comme à son habitude, de la littérature sur la Seconde Guerre Mondiale. Deux évènements, survenus dans la ville de Los Angeles, retiennent son attention. Le premier concerne la grande émeute des « Zoot-suits » qui, en 1943, avait opposé des gangs latinos aux militaires stationnés en ville ; le second évènement est celui d'une nuit où un U-boat allemand affleura sur ses côtes avant de repartir. John Milius tente de mixer ces éléments avec la biographie du Général Stilwell (surnommé « Vinegar Joe ») qui, entre 1940 et 1941, s'était chargé de l'entraînement de la 7ème division d'infanterie en Californie.
Milius finit par rejoindre la MGM pour qui il réalise Le Lion et le vent, succès d'estime qui lui vaut un contrat de quatre films avec la major, soit deux films à réaliser plus deux films à produire. Cette nouvelle position lui vaut d'être régulièrement sollicité par d'anciens camarades de fac de l'USC. Et en 1975, deux d'entre eux, Robert « Bob » Zemeckis et Bob Gale, lui confient un script à petit budget intitulé Tank, l'histoire d'un groupe d'activistes qui dérobent un tank Sherman et menacent de faire sauter le quartier général d'une compagnie pétrolière. Milius n'est pas forcément convaincu par l'ensemble du script mais il adore le style d'écriture des deux compères. Il convoque alors ces deux Bob et leur annonce : « Les gars; ce script démontre votre sens de l'irresponsabilité sociale, et c'est quelque chose que j'admire! ». Milius demande aux deux Bob s'ils auraient une idée située durant la Seconde Guerre Mondiale. Ces derniers évoquent alors un incident nocturne survenu à Los Angeles, et durant lequel la DCA, croyant à une attaque japonaise, tira à l'aveugle dans le ciel pendant plusieurs heures. « Et il nous a engagé, raconte Bob Gale. C'était la première fois qu'on était vraiment payés pour écrire un film. Comme nous étions stupides et ignorants, on s'est mis à jeter des tas d'idées sur la page (la grande roue qui dévale sur Santa Monica, un combat aérien au-dessus d'Hollywood Boulevard) sans se préoccuper le moins du monde de la faisabilité de ces scènes. » Au fil des versions, Milius abreuve les deux Bob de ses propres anecdotes (le général Stilwell, le U-boat allemand, l'émeute des Zoot-suits) qui trouvent aussitôt leur place dans un script de plus en plus épais et confus. Mais contrairement aux deux Bob, Milius ne voit pas forcément le projet comme une comédie. Il décide de le titrer La Nuit où les Japs attaquèrent et présente la chose au responsable de la branche production du studio, Daniel Melnick. Ce dernier, particulièrement rebuté par le mot « jap », laisse le document de côté.
Pendant ce temps, Spielberg s'est engagé sur la production ambitieuse de son Rencontres du 3ème type pour le studio Columbia. Alerté par Milius au sujet du talent d'écriture des deux Bob, il se met à les fréquenter. « Derrière mon petit train de vie conservateur, il y a sans doute un côté un peu maniaque et fou qui me rapprochait de ces gars là » dira Spielberg. Et de fait, à peine lui décrit-on la séquence grandiloquente de la grande roue, détruite par les japonais et dévalant la jetée de Santa Monica, que Spielberg annonce aussitôt qu'il est intéressé par le projet et qu'il souhaite le réaliser dès qu'il finira Rencontres... Nous sommes en 1976. Depuis plusieurs mois, Zemeckis attend un feu vert de la Warner dans l'espoir d'y débuter sa première réalisation, la petite comédie Crazy Day, l'histoire d'une bande de groupies hystériques cherchant à rencontrer les Beatles. Sous le parrainage de Spielberg, auréolé du succès des Dents de la Mer, la Warner accélère les choses et donne son feu vert à Crazy Day. De son côté, John Milius entame le tournage de son Graffiti Party.

 

1941, Steven Spielberg
 
Civitas Sine Providentia
A l'exception de Bob Gale, chacun des participants est donc engagé sur sa propre réalisation pour des studios différents. Et lorsque Daniel Melnick quitte la MGM pour rejoindre Paramount, il embarque avec lui plusieurs des projets en développement dont le fameux La Nuit où les Japs attaquèrent (que Spielberg souhaite retitrer Soleil Levant). Spielberg étant toujours sous contrat à Universal, le projet est partagé par les deux majors.
Les deux Bob, Milius et Spielberg, retravaillent un temps ce script sur le plateau de Rencontres du 3ème type, en Alabama, puis finissent par emménager dans des appartements réservés aux scénaristes dans les locaux de la Paramount, appartements similaires en bien des points à des piaules d'étudiants. Et assez vite, l'ambiance vire effectivement au potache. La femme de Zemeckis, à l'époque, avait prévenu qui de droit : « Vous devriez éviter de mettre les deux Bob, John et Steven, sous le même toit. Ou alors vous atteindrez très vite la masse critique. » A la manière des confréries étudiantes, les appartements de Paramount se voient baptisés par un credo en latin : « Civitas Sine Providentia », soit « citoyenneté sans prudence », en référence à l'irresponsabilité sociale autrefois suggérée par Milius. Plus préoccupés par l'idée de se faire rire que d'accoucher d'un script cohérent, les quatre compères profitent de ces séances de travail pour décompresser de leurs tournages respectifs et cumulent les blagues foireuses. « C'était l'antithèse d'un travail discipliné, admet Bob Gale. Nous étions tous préoccupés par l'idée de faire pire que l'autre. Dès qu'une idée idiote surgissait, quelqu'un cherchait à la dépasser et l'amenait à son point limite. Et ensuite, Zemeckis et moi avions la charge de faire cohabiter tous ces trucs non-sensiques dans la structure de l'histoire, ce qui voulait dire rajouter de nouveaux éléments. Tout n'était qu'accumulation. » John Milius le confirme : « Le volume n'arrêtait pas de grimper. Face aux deux Bob, Steven n'était plus Steven. Il entrait dans la pièce et commençait tout de suite à hurler. Tout le monde hurlait, balançait des millions d'idées dans le désordre. La femme de Bob avait raison : il ne fallait nous mettre tous les quatre dans la même pièce. ». Grand amateur de comédies non-sensiques, Spielberg souhaite que le résultat final se rapproche d'un mix entre Un Monde fou, fou, fou de Stanley Kramer et Les Russes arrivent, les russes arrivent de Norman Jewison, deux modèles de comédies plurielles, aux histoires incohérentes mais qui servent de prétexte à divers numéros comiques assurés par de multiples vedettes. Environ 25 nouveaux rôles sont donc écrits spécifiquement pour des vedettes de la télévision ou de la scène (Dan Aykroyd, John Belushi,  Patti LuPone, Lionel Stander) et d'autres pour servir uniquement de référence cinéphilique (Slim Pickens reprenant son personnage du Dr Folamour, Christopher Lee et Toshiro Mifune en improbable duo de capitaines nazis) et les deux Bob ont la charge de les inclure dans l'histoire à coups de burin. Chaque révision majeure étant faite sur du papier de couleur différente, le script du film devient un pavé multicoloré de 170 pages, pratiquement sans marges et avec la plus petite police de caractères possible.
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