L'année du tournant
Pendant longtemps, 1941 fut qualifié « d'échec de Steven Spielberg » alors que son film s'était ménagé une place tranquille au box-office de l'année 1979. Mais à une époque où le wonder-boy voyait quatre de ses œuvres (Les Dents de la mer, Rencontres du 3ème type, E.T., Les Aventuriers de l'arche perdue) dans les 10 plus gros succès de tous les temps (un exploit que personne n'a frôlé avant ou après lui), la carrière pépère de son 1941, coincé au milieu de ces mastodontes, apparaissait immanquablement comme un accident de parcours.
Au-delà de ces considérations financières, 1941 fut aussi et surtout l'annonciateur d'une fin de règne, celle des « sales gosses » qui avaient plié les règles du jeu hollywoodien à leurs desideratas. Larguées par les attentes versatiles du public insaisissable des années 70, les grandes majors hollywoodiennes avaient décidé de s'en remettre à ces jeunes réalisateurs qui semblaient être les seuls à comprendre leurs contemporains. Concrètement, cela se traduisait par d'énormes sommes d'argent laissées au bon vouloir créatif de ces jeunes chiens fous et un feu vert donné à presque toutes leurs exubérances. 1941 fut l'un de ces projets « en roue libre », et ses résultats mitigés donnèrent l'alerte. Dans son sillage direct, les déconvenues de projets énormes tels que Apocalypse Now et La Porte du paradis mettront un terme à cette ère de laisser-faire.

Les deux Bob
Tout commence avec le scénariste et réalisateur John Milius. « Steven Spielberg et moi-même avions signé un contrat chez Universal; un contrat de six ans. Nous étions les plus jeunes à l'avoir jamais décroché. » Affecté sur les projets télévisuels du studio, Milius s'ennuie et dévore, comme à son habitude, de la littérature sur la Seconde Guerre Mondiale. Deux évènements, survenus dans la ville de Los Angeles, retiennent son attention. Le premier concerne la grande émeute des « Zoot-suits » qui, en 1943, avait opposé des gangs latinos aux militaires stationnés en ville ; le second évènement est celui d'une nuit où un U-boat allemand affleura sur ses côtes avant de repartir. John Milius tente de mixer ces éléments avec la biographie du Général Stilwell (surnommé « Vinegar Joe ») qui, entre 1940 et 1941, s'était chargé de l'entraînement de la 7ème division d'infanterie en Californie.
Milius finit par rejoindre la MGM pour qui il réalise Le Lion et le vent, succès d'estime qui lui vaut un contrat de quatre films avec la major, soit deux films à réaliser plus deux films à produire. Cette nouvelle position lui vaut d'être régulièrement sollicité par d'anciens camarades de fac de l'USC. Et en 1975, deux d'entre eux, Robert « Bob » Zemeckis et Bob Gale, lui confient un script à petit budget intitulé Tank, l'histoire d'un groupe d'activistes qui dérobent un tank Sherman et menacent de faire sauter le quartier général d'une compagnie pétrolière. Milius n'est pas forcément convaincu par l'ensemble du script mais il adore le style d'écriture des deux compères. Il convoque alors ces deux Bob et leur annonce : « Les gars; ce script démontre votre sens de l'irresponsabilité sociale, et c'est quelque chose que j'admire! ». Milius demande aux deux Bob s'ils auraient une idée située durant la Seconde Guerre Mondiale. Ces derniers évoquent alors un incident nocturne survenu à Los Angeles, et durant lequel la DCA, croyant à une attaque japonaise, tira à l'aveugle dans le ciel pendant plusieurs heures. « Et il nous a engagé, raconte Bob Gale. C'était la première fois qu'on était vraiment payés pour écrire un film. Comme nous étions stupides et ignorants, on s'est mis à jeter des tas d'idées sur la page (la grande roue qui dévale sur Santa Monica, un combat aérien au-dessus d'Hollywood Boulevard) sans se préoccuper le moins du monde de la faisabilité de ces scènes. » Au fil des versions, Milius abreuve les deux Bob de ses propres anecdotes (le général Stilwell, le U-boat allemand, l'émeute des Zoot-suits) qui trouvent aussitôt leur place dans un script de plus en plus épais et confus. Mais contrairement aux deux Bob, Milius ne voit pas forcément le projet comme une comédie. Il décide de le titrer La Nuit où les Japs attaquèrent et présente la chose au responsable de la branche production du studio, Daniel Melnick. Ce dernier, particulièrement rebuté par le mot « jap », laisse le document de côté.
Pendant ce temps, Spielberg s'est engagé sur la production ambitieuse de son Rencontres du 3ème type pour le studio Columbia. Alerté par Milius au sujet du talent d'écriture des deux Bob, il se met à les fréquenter. « Derrière mon petit train de vie conservateur, il y a sans doute un côté un peu maniaque et fou qui me rapprochait de ces gars là » dira Spielberg. Et de fait, à peine lui décrit-on la séquence grandiloquente de la grande roue, détruite par les japonais et dévalant la jetée de Santa Monica, que Spielberg annonce aussitôt qu'il est intéressé par le projet et qu'il souhaite le réaliser dès qu'il finira Rencontres... Nous sommes en 1976. Depuis plusieurs mois, Zemeckis attend un feu vert de la Warner dans l'espoir d'y débuter sa première réalisation, la petite comédie Crazy Day, l'histoire d'une bande de groupies hystériques cherchant à rencontrer les Beatles. Sous le parrainage de Spielberg, auréolé du succès des Dents de la Mer, la Warner accélère les choses et donne son feu vert à Crazy Day. De son côté, John Milius entame le tournage de son Graffiti Party.


