David A. Le style Cronenberg, chacun l'a dit, c'est avant tout un cinéma des entrailles. Lui-même parlait d'un concours de beauté des organes internes lorsqu'il abordait le tournage de
Faux semblants (
Dead Ringers) en 1988. De même le petit musée des horreurs de Seth Brundle, dans
La mouche (1986) présente aux spectateurs une étrange exposition d'organes devenus futiles mais reliques d'une vie passée et révolue. C'est aussi bien sûr la fameuse scène de la cassette vidéo que James Woods s'insère dans le ventre dans
Vidéodrome (1983) ou encore la femme pondeuse de
Chromosome 3 (
The brood, 1979). Pourtant le cinéaste a parfois, et à plusieurs reprises tout au long de sa carrière, changé son fusil d'épaule pour explorer d'autres formes d'aliénation, de métamorphose ou de mutation. Si l'on pense à des films tels que
Dead zone (1983) l'un des plus connus du cinéaste et accessoirement une adaptation d'une grande qualité du roman de Stephen King, ou
Le festin nu (
Naked lunch, 1991), autre grande adaptation de William S. Burroughs et enfin
Crash (1996), de même adapté du roman de J.G. Ballard, nous pouvons dès lors déduire que le cinéaste profite de temps en temps d'un univers déjà construit et structuré, pour s'exprimer différemment, avec d'autres outils et d'autres images.
Ici le gore, du moins dans sa présentation spectaculaire, n'a pas sa place et le cinéaste exploite davantage des ambiances, aussi bien celle de l'extraordinaire perturbant le réel (
Dead zone), l'exploration des divagations d'un écrivain (
Le festin nu) que les fantasmes morbides de la société contemporaine (
Crash). La dimension psychanalytique ou psychique a par ailleurs toujours irrigué son cinéma, depuis
Scanners (1981) et ses mutants aux pouvoirs télépathiques jusqu'aux méandres de la mémoire dans
Spider (2002) et les pulsions suicidaires d'un homme oppressé dans le segment de
Chacun son cinéma (2007), segment titré
At the suicide of the last Jew in the world in the last cinema in the world! Ainsi donc une carrière moins monolithique que l'on croit, avec quelques morceaux de choix disséminés ça et là depuis plus de trente ans. Quid de
A history of violence (2006) et
Les promesses de l'ombre (
Eastern promises, 2007) ? Non, le cinéaste aborde ici ses films avec une forme très justement qualifiée de plus classique par Jean-Baptiste. Un classicisme de la composition, du cadre comme du montage qui contraste avec une certaine imagerie sale de ses films des années quatre-vingt qui collait plus à la thématique des corps traumatisés. Pourtant cette volonté de qualité technique n'est pas nouvelle et des films tels que
La mouche,
Faux semblants,
M. Butterfly ou encore
Spider dénotaient déjà cette démarche.
Cronenberg s'est-il donc assagi ? On sent que le cinéaste en a fini avec l'exploration viscérale du corps et je rejoindrai les propos de David Brami sur ce point, en cela son cinéma a perdu une dimension essentielle qui plaçait Cronenberg dans un champ très restreint du cinéma, celui du cinéma d'horreur intellectuel. A la fois subversif, perturbant, visuellement repoussant, ces films répandaient une sorte de contagion de l'horreur qui se tapit dans le corps de chacun. Avec ses films suivants (notamment
Faux semblants,
Le festin nu et
Crash), son cinéma gagnait en intensité psychologique ce qu'il perdait en effets visuels.
Spider de même contenait encore quelque peu cette dimension de la paranoïa et du trouble mental mais avec
A history of violence, la coupure est nette. Ici, même si le sujet reprend la thématique de la perte de mémoire et de refus du souvenir, le cinéaste adopte définitivement une forme sage, certes maîtrisée, mais justement contenue dans un cinéma plus grand public, moins répulsif. Avec son dernier long-métrage, Cronenberg déploie son savoir-faire avec encore plus d'assurance. Il fait de nouveau appel à une ambiance clairement morbide, celle des ruelles sombres et des cadavres décimés mais installe le tout dans le cadre du film de gangsters. Néanmoins à la lueur du documentaire sur les prisons russes débordantes de détenus tatoués appartenant aux mafias du pays, documentaire à l'origine du scénario du film, on comprend la fascination du cinéaste pour le sujet. Avec deux décennies de recul il aurait certainement conservé le lieu même du documentaire, la prison, pour en exploiter les ressorts angoissants et brutaux. L'histoire de la sage-femme d'origine russe à Londres démontre combien les péripéties scénaristiques sont devenues incontournables dans ses films, peut-être est-ce là le prix que Cronenberg doit payer pour continuer à tourner.

Si son dernier film était plutôt une agréable surprise, il est cependant flagrant qu'aujourd'hui le cinéma manque cruellement d'un maître de l'horreur capable de repenser les notions de corps, de viscères et d'aliénation avec le même génie dont Cronenberg faisait preuve jusque dans les années quatre-vingt dix. Plus assagi certes, mais le cinéaste démontre tout simplement son désir de prendre d'autres voies, plus matures et davantage ancrées dans le cinéma dominant, en proposant tout de même des films de haute qualité. Je ne pense pas que Cronenberg renie ses précédentes ambitions, tout au plus les met-il en suspens pour un jour peut-être nous proposer un nouveau monument de l'horreur.