Par - publié le 18 août 2008 à 18h05 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 17h27 - 0 commentaire(s)
"Lorsque j’ai découvert Tueurs nés, j’ai d’abord été époustouflé. J’ai eu l’impression de revivre ce que j’avais ressenti en voyant pour la première fois Orange Mécanique. Et puis au fur et à mesure de la projection, j’ai fini étrangement par trouver la démarche complètement stérile. A partir d’un scénario très pulp de Tarantino (qui a d’ailleurs renié le film, je crois), Oliver Stone s’est jeté à corps perdu dans une démarche totalement expressionniste qui se conclue à mes yeux en une sorte de bouillie visuelle. Et quand il finit par aller jusqu’à se servir d’images d’archives des camps de la mort pour illustrer son propos, là, à mon sens, c’est du n’importe quoi. En voulant générer sa propre auto-critique, Stone tourne en rond, il court après quelque chose d’impossible en se reposant sur deux personnages aux profils finalement très creux. C’est vraiment l’un des films qui m’a fait le plus descendre en termes d’excitation du début à la fin de sa projection.
À l’inverse, si l’on veut les opposer, David Fincher avec Zodiac m’a époustouflé. Notamment par une mise en scène dont la rigueur me paraît proche de la perfection. Autant Natural Born Killers, en voulant illustrer le mental de deux serial killers, s’achève en film lourd, extraverti, mégalo et sans mystère, autant Zodiac, en s’attachant à une enquête sur un tueur inconnu, devient un film poisseux, introverti, complètement fascinant en ce qu’il s’attache à enquêter sur l’Invisible. Sans jamais déroger du réel, puisque le scénario est tiré d’un livre d’enquête, lui aussi tout à fait haletant, dont il s’attache à retranscrire l’authenticité. Tout ce qui est montré dans le film a eu lieu, mais tout y est également transcendé par une mise en scène extrêmement élaborée. C’est de là que naît la terreur.
Jusqu’ici Fincher me paraissait être essentiellement un grand styliste certes, mais un peu complaisant, je pense notamment à Seven ou Fight Club. Il y avait chez lui une tendance punk qui en faisait un cinéaste passionnant mais quelque peu refermé sur lui-même. Avec Zodiac, il franchit un pas de géant dans son travail. C’est vraiment l’un des meilleurs films américains de ces dernières années.
Je pense qu’il faut être un immense metteur en scène pour oser se dire que l’on va réussir à créer de l’angoisse, du suspens tout en conservant la tenue d’un récit dont on ne connaît pas la fin. De réussir à faire un film sur un mystère. En ce sens, Zodiac tient tout autant pour moi des grands thrillers des années 70, que de l'Aventura ou Citizen Kane.
Entre Tueurs Nés et Zodiac, il y a effectivement à mes yeux une opposition complète. Entre le trop plein et le vide, le vide dans le sens zen du terme. La tendance au no future du cinéma de Fincher y prend une force inédite et bouleversante. Vivement son prochain !"


Nicolas Boukhrief

Pour commencer sa carte blanche, Nicolas Boukhrief a eu envie de revenir sur la manière dont les tueurs en série étaient représentés au cinéma sous des formes diverses (réaliste ou fantaisiste). David Fincher est le premier cinéaste qui lui soit venu en tête en mettant logiquement en opposition deux films comme Seven et Zodiac : l’un préfigurant l’esthétique des thrillers de ces dix dernières années ; le second revenant aux sources – dans les années 70 – en jouant volontairement sur la frustration. Les deux films s’annulent mais ils démontrent à eux seuls que Fincher a tout compris avant tout le monde. Dans Zodiac, la traque du tueur en série ressemble à un McGuffin, un prétexte pour ne garder que sa hantise dans une enquête qui fait du sur-place. Ce qui intéresse Fincher ? L’obsession des personnages qui veulent démasquer à tout prix le tueur en série. Le seul problème avec cette histoire, c’est qu’elle est engloutie par le souci d’exhaustivité et de réalisme qui empêche au film d’avancer plus vite que prévu. L’enquête sera aussi lente que nébuleuse. Les ellipses ne servent pas à faire avancer les événements mais au contraire à les ramener en arrière. C’est également un film triste sur l’échec, aussi pessimiste que pouvait l’être Se7en en son temps et qui mise moins sur l’esthétique que sur la poisse qui colle au corps et à l’esprit humain. On est quelque part entre Cruising et Memories of Murder, dans ce temps suspendu où tout peut arriver sauf la résolution. Avec lui, nous avons passé en revue quelques exemples marquants d’autopsie de tueurs en série au cinéma, en s’intéressant notamment au point de vue du cinéaste sur ce qui est filmé. De Henry portrait d'un serial killer à Schizophrenia en passant par Memories of Murder, inutile de dire que les styles varient.



SCHIZOPHRENIA / L’ETRANGLEUR DE BOSTON
SUBJECTIVITE DE L’ASSASSIN
Schizophrenia (Gerald Kargl, 83) et L’étrangleur de Boston (Richard Fleischer, 67) utilisent le parcours d’un tueur en série pour créer des révolutions visuelles.


  • Au commencement… Dans Schizophrenia, un homme, regard livide et halluciné, arpente les rues, frappe aux portes, tombe sur une femme seule, baragouine une phrase et tire. Il va en prison. Des années plus tard, il en sort et n’a qu’une seule envie : zigouiller de la chair fraîche et assouvir ses pulsions sadiques. Dans L'étrangleur de Boston, l’écran est truffé de split-screen, en écho à la personnalité morcelée du tueur. La caméra, nerveuse, sonde l’agitation urbaine pour annoncer le meurtre atroce d’une femme. Dans les deux, le choc est immédiat. Schizophrenia raconte l’histoire vraie de Werner Kniesek, un habitant de Salzbourg qui, dans les années 80, a commis en Autriche un triple assassinat d’une violence inouïe. Dans L'étrangleur de Boston, le tueur n’est pas marginalisé mais bel et bien l’homme qui ressemble au voisin. La volonté de ne pas singulariser outrancièrement l’individu apporte une dimension horrifique supplémentaire.



  • Présentation du tueur innovante
    Sorti en 1983, Schizophrenia opte pour un sens du réalisme qui tranche sincèrement avec toutes les productions du genre et s’attache d’un bout à l’autre au parcours du tueur en série. Le point de vue narratif est inédit : il consiste pendant les meurtres à se placer dans la tête du tueur et non celle de ses victimes. Il en résulte non pas une humanisation du tueur, ni même une manifestation de compassion à son égard, mais une sorte d’auto-psychanalyse pathétique d’un homme malade qui a subi des choses tellement horribles dans sa petite enfance que son cas est irrécupérable. Progressivement, on "comprend" que s’il tue, c’est pour s’extraire, se libérer de lui-même. Une sorte de catharsis à travers ses carnages. Plus les victimes souffrent, plus sa jouissance est grande, parce qu’il les identifie aux membres de sa famille – de véritables ordures. Et c’est un gouffre vertigineux. En nous mettant dans la place – désagréable – d’un témoin impuissant, passif, Kargl provoque la suggestion trouble et laisse durablement fertiliser l’imagination du spectateur. Plus de dix ans plus tôt, Richard Fleischer joue avec les soupçons du spectateur sur l’identité du tueur en scène, longtemps avant Brian De Palma qui fera la même chose dans Pulsions dans lequel on suivait une victime féminine (Angie Dickinson) pendant trois quart d’heure puis une autre dans la seconde partie (Nancy Allen). Même technique ici où la révélation du tueur se fait au milieu du récit sans le moindre effet spectaculaire.


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