epuis longtemps, Daft Punk et le septième art font des rimes amoureuses. Gare aux apparences: l'affection est plus viscérale qu’opportuniste. Beaucoup de leurs influences cinématographiques sont déjà visibles à l'oeil nu dans certains de leurs clips (ambiance d’absurde à la Scorsese dans
Da Funk, remake de
La tour Infernale dans
Burning) de la même façon que certains procédés virtuoses (la construction proche de
L’île aux fleurs, de Jorge Furtado dans le clip
Revolution 909). Après avoir participé à la divine odyssée musicale
Interstella 5555 qui pouvait être vue comme une déclinaison du
Phantom of the paradise, de Brian de Palma, sublimée par les traits de leur héros Leiji Matsumoto (
Albator), les Daft Punk, en pleine
space odyssey, continuent donc de prendre au dépourvu avec
Electroma, un premier long métrage où deux cyborgs cherchent leur moi intérieur dans le désert américain. Retour sur le phénomène.
HARDER, BETTER, FASTER, STRONGER: LA VIDEO EVENEMENT Une démarche expérimentale lors d'un concert des Daft Punk: 200 fans filment un remix sur scène du morceau
Harder, better, faster, stronger. Quelques mois auparavant, le rappeur Kayne West a samplé ce morceau disponible sur l'album
Discovery pour proposer
Stronger, un tube rap électro qui fonctionne bien. Le résultat passe en boucle sur les radios et cartonne aux billboards. La technique selon laquelle des caméras multiples filment un même événement musical n'est pas nouvelle. Adam Yauch (MCA), tiers des Beastie Boys, a conçu il y a tout juste un an un film délirant
Awesome, I Fucking Shot that! qui s'inscrit dans cette même veine. Il en a eu l’idée en regardant les photos d’un de leurs concerts prises par un fan avec son téléphone portable et de surcroît est parti de l’hypothèse selon laquelle les enregistrements pirates sont plus intéressants que les officiels. Une petite annonce passe sur le site officiel du groupe et demande 50 personnes de 18 ans et plus pour filmer le concert donné au Madison Square Garden de New York le 9 octobre 2004. Chacun des 50 fans retenus a droit à une caméra H18 et l’use comme bon lui semble, peut se filmer comme filmer la foule et le groupe. De fait, on voit tout ce qui se passe pendant le concert (le groupe sur scène, les fans déchaînés qui en réclament encore plus) mais aussi aux alentours (un morceau est alterné avec un gars qui va uriner aux toilettes). Histoire d’aller de l’anecdotique à l’essentiel.
DAFT PUNK PROJECT: PLEASE DON'T STOP THE MUSIC Depuis leur premier album
Homework (incluant
Da Funk), les Daft Punk aiment à retranscrire musicalement toutes les choses tordues qui tournent obsessionnellement dans le cerveau et, surtout, prendre des risques quitte à surprendre voire décevoir ceux qui les croyaient confortablement installés sur des rails. Thomas Bangalter et Guy-Manuel De Homem-Christo sont deux têtes chercheuses qui collaborent depuis le début des années 90: après une première tentative rock sous "Darlin’" qui n’a pas été fructueuse, ils prennent comme nom de groupe l’insulte d’un journaliste à leur égard (
daft punk signifie «punk idiot»). Dynamitent la scène électro avec des influences disco, rock, funk et groove. Balayent toute concurrence et autres avatars (Cassius qui aujourd’hui a trouvé une nouvelle orientation musicale) en allant même jusqu’à créer des déclinaisons
successful (
Mothership Reconnection de Scott Groove,
Music sounds better with you, de Stardust). La particularité de deux génies de la
french touch, c'est de fuir la célébrité en se cachant sous de suprêmes apparats enfantins: des casques de robots ou des masques. Au fil du temps, l’opinion au sujet du duo français a été moins unanime. Certaines bouches malintentionnées se lassent notamment de leurs opérations marketing égotiques (les dérivations promotionnelles de
Human after all). L’aventure cinématographique d’
Electroma arrive au moment où les Daft Punk ont sorti un album décevant (
Human after all) ayant poussé leurs fans les plus irréductibles à découvrir une partie moins connue de la scène électro (les excellents The Hacker et Vitalic, aujourd'hui au sommet). Comme confronté à ses propres limites, le groupe semblait se contenter dans cet album de redîtes approximatives et de morceaux imparfaits avec un arrière-goût de bâclage incompréhensible. En réalité, les Daft Punk semblent fascinés par cette "imperfection humaine" (d’où le titre de l’album
Human after all, pas trompeur sur la marchandise). Depuis cette débâcle, le cinéma est devenu leur support idoine pour raconter cette même quête d’imperfection. Dans leur
Electroma, plus punk que daft, le duo refuse les tentations du clip électro ultra-rythmé et préfère fixer deux robots vides à la recherche de leurs affects au cours d'un voyage blafard, récitant ainsi une notion empruntée à Antonioni: la quête de soi et la densité émotionnelle ne peuvent s’exprimer qu’à travers une absence totale de fioriture. Les robots réfugiés dans le mutisme marchent dans de grandes étendues désertiques et renvoient par leur excentricité aux figures singulières des clips de Jonze/Gondry (le chien adulte dans le clip
Da Funk, les danseurs de
Around the world). On a surtout l’impression qu’ils sortent du vaisseau présent sur la pochette de
Out of Blue d’Electric Light Orchestra et qu’ils ont été propulsés en plein tumulte quelque part entre
Macadam à deux voies, de Monte Hellman et
THX 1138, de George Lucas.