Peu à peu, le monde civilisé, les codes du récit, la légitimité sociale des personnages est balayée pour quelque chose d'autre (
De la vie des marionnettes est emblématique de ce point de vue): il représente sans concession et sans tricherie des sensibilités à nu, des affrontement violents et presque hors du monde, des forces mythologiques et éternelles qui se déchainent dans des sentiments poussés à bout, presque disséqués. Les apparences sont balayées. Les fratries se haïssent comme aux temps d'Abel et Caïn (dans
Cris et chuchotements), les parents détestent leurs enfants et réciproquement (dans
Sonate d'automne et
Saraband), les amours sont déçus (dans
L'attente des femmes) les couples se déchirent, la jalousie empoisonne comme dans
Othello (dans
Scènes de la vie conjugale), la jeunesse insouciante connait l'amour pur puis la désillusion violente (dans
Jeux d'été), les frustrations et les terreurs de l'adolescence ou l'enfance (dans
Tourments et
Fanny et Alexandre), la souffrance, le désarroi (tragique ou non), la mort et le désir (un peu partout)...
Il touche à une sorte d'éternité car la temporalité et le contexte de ces films n'a souvent qu'une importance assez secondaire et il va dans les fondements de l'âme humaine et évoque des tourments, des états d'esprits auxquels on peut tous s'identifier, qui sont sensiblement les mêmes depuis que l'humanité invente des histoires.
Le génie, c'est peut-être justement cette faculté à s'émanciper d'une époque, à faire tomber les masques, et à pouvoir correspondre à n'importe laquelle. A travers ces 18 films du grand metteur en scène, c'est cette pensée qui s'impose: Tant qu'il y aura des hommes, ils ressembleront aux personnages de Shakespeare, de Dostoievski et d'Ingmar Bergman.