Harem est comme un film hors du temps, on a du mal à le dater en terme de réalisation, pensez-vous que cet aspect étrange du film soit pour beaucoup dans son évincement des films qui ont marqué la décennie des années quatre-vingt ?En effet c’est une histoire d’amour intemporelle. Un conte. Cela présente l’inconvénient de ne pas faire entrer le film dans un courant ou une mode du moment, mais l’avantage est que le film ne vieillit pas, il ne se démode pas. Il reste singulier, à part, sur son nuage.
Harem est un film très visuel, pas seulement en termes de décor ou de costumes, les physiques même de Ben Kingsley et de Natassja Kinski ont quelque chose de troublant, très difficile à caractériser en terme de nationalité. L’actrice peut jouer les américaines
comme les européennes, ou bien encore juste l’image de la femme idéale lorsqu’elle apparaît avec le costume traditionnel dans le film. Kinsgley possède également cette faculté étrange de caméléon, pour interpréter un indien dans Gandhi ou bien encore ici un personnage d’origine arabe alors qu’il est anglais. Les personnages semblent quelque peu
irréels…Dans le scénario de
Harem qui fait 110 pages, les dialogues ne tiennent que sur 20 pages et encore ! C’est vous dire à quel point c’est un film très peu bavard. C’est ce que j’ai voulu. Ce silence. Pour faire mieux entendre autre chose qui se joue au-delà des mots. Nastasska Kinski et Ben Kinglsey sont des grands acteurs européens par excellence. C’est
leur seule vraie nationalité artistique. Avec les 26 ans de recul, s’il faut absolument classer mon premier film
Harem, même si ce n’est pas vraiment à moi de le faire, je le considère comme étant un des tout derniers films profondément européens, crépusculaires et romantiques, amples dans leurs moyens comme dans leur sujet et produit indépendamment des Américains, un peu comme Luchino Visconti a pu en réaliser dans les années 60 et 70 (
le Guépard,
Mort à Venise) Bien entendu, loin de moi l’idée de comparer mon premier film à ceux de Visconti ! Disons que j’étais un très grand fan de «
Mort à Venise » et son rythme de mise en scène dans ce film m’a sans doute influencé pour
Harem. C’est d’ailleurs Pasqualino de Santis le grand chef opérateur Italien de Visconti qui fit la lumière de
Harem. Et Alexandre Trauner, qui a peint et construit les décors du film, était un grand artiste d’origine hongroise qui avait collaboré à tout le grand cinéma européen du 20ème siècle.
Pensez que Harem serait réalisable aujourd’hui ? Et pour quelles raisons ?Comme premier film ? Certainement pas ! Plus personne ne s’y risquerait aujourd’hui. Quant au sujet, j’en doute aussi. Vous n’êtes pas sans avoir à quel point les tensions Orient/Occident se sont tragiquement enflammées depuis 26 ans. Déjà à l’époque j’avais eu droit à quelques avertissements et mise en garde… alors que j’avais évoqué la culture arabe dans mon film avec beaucoup d’admiration, un vrai respect et une émotion sincère… Mais aujourd’hui, non je crois que ce ne serait possible. J’espère que ce dialogue amoureux entre l’Orient et l’Occident reviendra un jour. J’ai toujours pensé que ces rencontres, ces passerelles entre cultures étaient porteuses du germe de la tolérance et de la paix et que c’était à nous cinéastes, écrivains et musiciens de les initier par nos oeuvres.
Comment vous situez-vous par rapport au cinéma français actuel ?Comme un zombie .Un franc tireur. Un atypique complet. Un dissident. Pas mal d’acteurs populaires Français sont inquiets de tourner avec moi. Ma singularité les inquiète et notamment le souvenir « sulfureux » de
Harem dont ils entendent encore parler par leurs agents ne les sécurise pas. L’un deux m’a dit récemment « Il y a une fatwa sur toi »… C’est dire comment les calomnies et les préjugés peuvent encore avoir un effet 26 ans après !!!.Tout cela pour avoir été ambitieux pour mon premier film. Mais cela ne m’empêche pas d’en être très fier encore aujourd’hui et d’être heureux que le DVD sorte enfin en France et dans le monde entier en 2009. Avec très peu de films, à chaque fois arrachés à force d’insistance, j’ai sans doute trop dérangé, ou bien été trop singulier, inclassable. Depuis
Harem j’ai transgressé quelque chose de sacré sans doute. Je ne sais pas. Je ne suis pas allé dans le sens du poil, dans le culturellement correct. Je vous envoie cet e-mail depuis l’autre côté de l’Atlantique où Obama vient d’être élu. Très grand moment ! Ici, contrairement à la France, mes films, sont sélectionnés dans de nombreux festivals. J’y trouve refuge de temps en temps, pour mieux repartir à l’attaque.
Propos recueillis à Garden City, NY