Forest Whitaker ne fait pas partie des noms qui viennent à l'esprit quand on évoque de grands acteurs de référence, et pourtant c'en est un, à chaque rôle exemplaire, investi, totalement émouvant. Il est un comédien solide et discret, d'une constante maîtrise qui parvient à faire exister ses personnages en leur prêtant sa présence et sa personnalité aussi écrasants soient-ils (Amin Dada ou Charlie Parker). Whitaker a cette faculté d'éveiller instantanément une empathie, une émotion, une capacité de nuance qui se passe de mots et peut suggérer toutes les blessures (son personnage de père écrasé par la culpabilité dans
Smoke de Wayne Wang et Paul Auster). Il peut aussi exprimer toute la noirceur intime de son personnage comme il en fait la démonstration brillante dans
Le Dernier roi d'Ecosse de Kevin Macdonald.
L'empathie absolueWhitaker a indéniablement un physique, qui aurait pu l'enfermer dans des rôles archétypaux, celui du bonhomme costaud et jovial. Or il émane de lui une telle humanité, une telle vulnérabilité, quelque chose d'authentiquement touchant qu'il n'a jamais été réduit à cela. Être un grand acteur n'est décidément pas une question de porter beau, d'avoir une belle gueule : il s'agit de dégager quelque chose d'unique, une personnalité, quelque chose d'indéfinissable, une aura qui vous distingue. Et chacune des compositions de Whitaker est marquée par cela.
Dès le début de sa carrière, on le remarque dans des seconds rôles riches et profonds, comme dans
La Couleur de l'argent de Martin Scorsese (où il est un joueur de billard qui perce à jour Newman l'arnaqueur) ou comme ami de l'incontrôlable Robin Williams dans
Good morning Vietnam. On l'a souvent vu dans des séries télévisées à ses débuts, on le retrouve également dans The Shield.

La marque de Whitaker, c'est peut-être cette manière d'être incontournable, d'explorer ses personnages en profondeur même quand il n'est que « supporting role », il apporte un peu de son âme au film, avec un dévouement et une humilité rares et admirables dans un business où l'ego est roi. Il a une noblesse d'artisan. Bergman avait cette belle phrase concernant son métier : il était un artisan, vendait des produits de consommation et savait faire un film comme un menuisier sait fabriquer une chaise. Whitaker fait cet effet là également dans l'approche sobre de ses rôles. Alors dans ce soldat timide de
Good Morning Vietnam, il apporte ce savoir-faire là, qui fait que l'on s'attache à lui, qu'on le remarque, pour sa manière d'accentuer discrètement la qualité d'un film ou de ses partenaires. Ainsi il intègre la section de
Platoon et lui apporte sa sympathie touchante, il est celui auquel on s'attache, l'ami par excellence.