Comprendre Amin DadaDans sa dernière prestation primée en date Forest Whitaker incarne le général Idi Amin Dada dans
Le Dernier roi d'Ecosse. Le challenge a quelque chose d'absolument terrorisant. Le personnage était marqué, un tyran sanguinaire et fantasque, la quintessence d'un dictateur, presque une monstrueuse caricature. Quand on a vu ce mégalomane grotesque et glaçant notamment dans le documentaire que Barbet Schroeder lui a consacré, on se demande bien comment l'aborder avec justesse et mesure. Sa folie affleure en permanence, ainsi que sa paranoïa, son délire égomaniaque (il se prenait pour un prophète qui dirigeait son pays en fonction de ses rêves prémonitoires). Au contraire de bien des dictateurs, il cachait à peine son pouvoir absolu et ses répressions sanglantes et les justifiaient par de fumeuses théories. Comment ne pas tomber dans l'excès quand on interprète une caricature ? Le parti pris du film est de l'approcher dans son intimité, sous l'aile du dragon (« plus chaleureuse qu'on ne le pense » comme dit le héros de Gangs of New York).

A travers la figure fictive d'un médecin écossais dont le général Amin s'est entiché, on pénètre dans le cercle des proches (ses femmes, ses ministres, ses grands projets). Le jeune homme se laisse prendre à la bonhomie et à la jovialité grossière du dirigeant Ougandais. Il se laisse également prendre par sa rhétorique populiste et outrancière. Il est de son plein gré de la cour qui rit et applaudit à chaque mot du leader et perd peu à peu contact avec la réalité pour embrasser la démence du chef. L'histoire du médecin, prétexte pour s'approcher du général Amin, est la faiblesse du film. Le procédé est artificiel et assez peu crédible.
Cependant Whitaker est immense et magnétique dans le rôle, sa performance est assez hypnotisante. Sans ressembler de manière frappante à son modèle, il en saisit l'essence. On se laisse d'abord prendre à sa gouaille à la fois enjôleuse et brutale, les jugements à l'emporte pièce d'un rustre qui les dit avec tant d'aplomb qu'ils peuvent séduire. L'humour aussi, douteux et constant, dont on se demande s'il est toujours conscient et volontaire ou bien la manifestation de sa démence. Whitaker adopte ce rire qui était celui d'Amin Dada, même lorsqu'il venait ponctuer les sentences les plus improbables et les plus affreuses. On sent le monstre qui se cache derrière ce rire, qui donne grossièrement le change. Il adopte également l'anglais approximatif du dictateur, son accent, son obsession pour le monde anglo-saxon. Le masque tombe peu à peu, le tyran dévoile sa paranoïa profonde et sa barbarie fondamentale en répudiant une épouse qui l'a trompé et en la faisant affreusement mutiler. On devine également l'horreur qui se cache derrière la « guerre économique » qu'il a initiée et qui mène son pays au désastre.

Peut-être le bémol de ce parti pris de proximité avec lui, c'est qu'on le voit pendant longtemps comme un personnage sympathique, attirant, drôle, et que le masque tombe un peu tard pour dévoiler l'horreur de sa véritable nature. On garde cette impression d'étrange bonhomie. Pour bien apprécier la finesse de l'interprétation de Whitaker, sa manière graduelle d'inspirer à la fois attirance et répulsion, il faut connaître le modèle notamment à travers le documentaire estomaquant de Barbet Schroeder. Sa performance est exemplaire, mais l'aveuglement du médecin dure trop longtemps dans le film pour qu'on ait une idée claire de ce qu'était cet effrayant bonhomme. La dure réalité dépassait la fiction un peu plus clémente.
Il y a finalement assez peu de rôles que Forest Whitaker ne saurait aborder, faire ressentir en profondeur. Ce rôle d'Amin Dada en était la preuve, il est capable de passer de cette tendresse, cette empathie instantanée et touchante qu'il sait inspirer d'emblée (
Good morning Vietnam, the Crying game, Mary), à l'abjection ou l'étrangeté la plus totale (
Ghost Dog, le Dernier roi d'Ecosse). L'ampleur de son registre est rare, sa manière de faire exister un personnage au delà de l'évidence est unique. Il est assurément un comédien immense. A chaque performance, il sait enrichir un film de sa puissante sensibilité, s'y livrer avec une grande générosité, lui conférer un indéniable supplément d'âme.