« Alors que je participais au jury du concours d’entrée de la Fémis, voici trois-quatre ans, j’ai été frappé de constater que la cinéphilie de la plupart des étudiants commençait avec Martin Scorsese, qu’ils ne connaissaient pas suffisamment le cinéma d’avant les années 60, 70. L’œuvre de Fritz Lang par exemple était quasiment inconnue de ces jeunes cinéphiles, qui s’en faisaient souvent une idée fausse, essentiellement basée sur la période dite « allemande ». Il est important que ceux qui ne le connaissent pas découvrent Fritz Lang, qu’ils en saisissent la puissance, la modernité , l’influence qu’il a encore et toujours sur grand nombre de cinéastes contemporains, notamment dans sa façon d’aborder les scènes de violence, d’hystérie collective ou de meurtres si fréquentes dans ses films. Ce n’est pas un cinéma compassé, mais instinctif et brutal, aux personnages dépassés par leur pulsions sexuelles ou leur volonté de pouvoir. Un cinéma authentiquement érotique et violent. Ceux qui connaissent ses films le savent. J’invite les autres à ne plus s’en passer. »Nicolas Boukhrief
Comme le souligne avec justesse Nicolas Boukhrief dans son introduction, la violence et le registre de la pulsion font partie intégrante de l’œuvre de Fritz Lang, génial réalisateur allemand. Penchons-nous plus attentivement sur son oeuvre. Si le cinéaste mythique, pionnier mais aussi témoin d’une bonne partie du vingtième siècle, s’est autant consacré aux thématiques que représentent la vengeance, la mort, la tragédie, la rupture sentimentale mais aussi la romance et le mystère, c’est sans doute parce que sa propre existence fut frappée par un événement extraordinairement sordide. Le réalisateur, auteur ambigu, n’hésita pas à ajouter un peu plus de mystère pour enrichir l’aura mythique et égocentrique qui le caractérise, lui et son caractère réputé tyrannique. Si toutes les théories ont été entendues quant à la véracité et les circonstances du drame, il y a bien une chose qui subsiste : une carrière ! Une filmographie bourrée de confessions, de doutes, de craintes, de souhaits, d’appels à l’aide… Une filmographie dans laquelle le génie expressionniste se sera perdu, délirant dans certains de ses films, se dédouanant dans d’autres mais cherchant toujours à signifier le choc qu’aura causé la cruauté de l’acte.

Car si les thématiques de Lang convergent toutes vers un même point, c’est vers lui-même. Chaque œuvre, même totalement fictive et imaginaire, prend tour à tour la dimension simpliste d’un divertissement, puis d’un travail de maître, avant d’apparaître telle une protestation désespérée d’un homme seul, en proie au doute et à une paranoïa permanente du jugement, du regard des autres et refusant d’affronter sa propre conscience. Ainsi, l’affaire qui traumatisa littéralement le réalisateur fut, courant 1921, le décès de sa première épouse : celle-ci est retrouvée morte d’une balle dans la tête. Si la mort tragique de Lisa Rosenthal tient du drame face auquel on ne peut rien faire, ce sont les circonstances de cet accident qui vont faire du tort au cinéaste. En plus du chagrin causé par la séparation brutale, il se verra longuement suspecté par la police mais aussi par la population locale pour plusieurs raisons. D’une part, la jeune femme semble avoir été victime de l’arme de son époux ; les techniques d’investigations ne permettant pas à l’époque d’être plus précis, impossible de savoir qui a tiré. D’autre part, il semblerait que l’homme ait été dans la maison au moment du drame : c’est lui qui découvrira le corps en montant un peu plus tard dans la soirée… Mais là où les choses se corsent et mettent en doute les dires du cinéaste auprès des notables de l’époque, c’est la présence au même moment dans la demeure de l’actrice/réalisatrice Thea Von Harbou qui n’est autre que la maîtresse et future épouse de Lang. Les ragots commencent donc à se faire entendre, la rumeur la plus forte étant que Lang se serait débarrassé de sa femme pour pouvoir officialiser sa relation avec Von Harbou, qu’il épousera l’année d’après… Plusieurs ouvrages traiteront de l’affaire qui reste encore aujourd’hui un mystère, même si la version la plus probable est celle de Patrick McGilligan qui prétend dans son ouvrage
Nature of the Beast que Rosenthal aurait surpris son époux en situation douteuse avec Von Harbou et que le temps qu’il se présente à la chambre, elle se serait suicidée…