Une esthétique de l’oraison funèbreLes tous derniers plans du film, après la mort des parrains Daïto et Oba, révèlent une certaine fascination pour la figure de la mort. Tour à tour les visages des yakuzas sacrifiés sur l’autel de la dérive mafieuse sont cadrés en gros plan, par ordre chronologique de leur mort. Tous, couchés à terre et baignant dans leur sang versé pour l’honneur, ont droit à un dernier hommage, un dernier morceau de pellicule. Une oraison funèbre prononcée par des moyens cinématographiques. Sur le corps de Gunji se révèle l’attitude à suivre lorsque l’on est yakuza, celle d’attendre et d’accueillir la mort comme il se doit, en complet veston et en arborant une attitude sereine, les lunettes de soleil en sus comme pour lui faire un pied de nez. Pour rappeler les exploits du clan, la caméra pivote sur les traces de sang versé par le chef, des traces qui mènent à l’arme ultime du yakuza, le sabre court, l’arme du crime par excellence dans cet univers qui glorifie l’assassin lorsqu’il se place à la portée de sa victime, quand bien même cette proximité le rapproche de sa propre fin.






Le sabre court rappelle par là-même son utilisation usuelle, celle du suicide rituel des samouraïs. Ici le suicide est indirect mais tout aussi signifiant, Gunji et les siens ont affronté leurs ennemis sans sourciller tout en sachant qu’ils n’en ressortiraient pas vivants. Ce sont ici les dernières traces du
ninkyô eiga dans ses codes puristes, ceux de l’affrontement de quelques uns contre tout un clan, Kinji Fukasaku abordant dans ces futurs films des conclusions beaucoup moins honorables de yakuzas corrompus, lâches et vils. Une dernière tournée donc pour ces yakuzas d’honneur qui jouent ici leurs derniers rôles. Le film de yakuza trouvera après ce long-métrage un nouveau territoire à explorer, celui de la face sombre des mafieux beaucoup moins héroïques et irréprochables. Fukasaku s’est donc octroyé le coup de grâce d’un genre, le
ninkyô, pour établir les fondations d’un nouveau, le
jitsuroku, un style plus vériste et proche de la réalité des faits. Le
yakuza eiga est mort, vive le film de yakuzas.